Brahms

J’écoute un enregistrement des Variations sur un thème de Haendel de Johannes Brahms, par Van Cliburn (piano).

Le nœud temporel déjà, là, incroyable. On n’y fait plus attention, c’est logique. Mais tout de même: il y a là-dedans, comme une lasagne, le présent de Haendel, le présent de Brahms, le présent de Van Cliburn. Et mon présent à moi.

Et le plus précieux de tous: le vôtre. Chut. Silence.

J’écoute. Tout ouïe. Je ferme les yeux, naturellement. Un ami m’a dit un jour que la musique était la forme parfaite du silence. Le silence n’existe pas, dans la réalité, expliquait-il. On entend toujours un bruit quelconque. Ne fût-ce que sa propre respiration. Bien. L’effacement de tous les bruits, et même ceux de notre corps, c’est la musique. On l’écoute, elle prend la place de tout, elle efface le bruit. Elle est, crachée par mille instruments, le silence pur.

Bravo à mon ami.

Il me disait cela, un jour, à Barcelone, au Café del Centre, où il y avait encore un vieux piano de famille dans le fond, près des toilettes, et où je jouais quelques petits morceaux pour lui. J’y repense souvent. Je ne passe plus devant la Café del Centre (qui a été vendu, relifté, qui n’est plus du tout le même) sans me rappeler cette réflexion.

Moi qui comparais volontiers la musique à la lumière: la musique aurait empli l’air comme la lumière emplit l’obscurité, c’est-à-dire que, quand elle est là, on ne voit plus qu’elle. Bon. Mais la pensée de mon ami Albert (c’est son nom et, comme il est catalan, il faut prononcer le t) retourne tout. La musique est extinction des bruits. Elle est donc le contraire d’une ampoule qu’on allume dans une pièce sombre. Elle vous ferme les paupières. Elle éteint la lumière et vous plonge dans l’obscurité. Toute distraction visuelle disparaît, l’espace perd ses limites habituelles, prend ses limites propres, sans frontières entre le dedans et le dehors de vous-mêmes.

J’écoute.

Quelle dimension! J’écoute! Simplement, j’écoute!

Vaste!

Alors, pour celui qui aurait la curiosité d’aller écouter lui aussi les Variations sur un thème de Haendel, de Johannes Brahms, j’en suis arrivé à la variation XXII, carillon dans le suraigu d’une délicatesse de perles et d’une netteté de diamant, avec des intervalles et un rythme qui sont exactement comme la vision télescopique d’une amas d’étoiles au milieu d’une constellation, ou le clignotement faible de la galaxie d’Andromède, perceptible aux jumelles dans la nuit pure des montagnes. Voilà. La musique a créé la nuit et Brahms y a posé des étoiles.

Comme dit souvent Balzac après une digression: ce préambule était nécessaire pour bien comprendre la suite. Il dit ça au hasard, mais c’est toujours un peu vrai, forcément.

Ici aussi.

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