
Il faut bien regarder cette huile de Van Gogh. Date de 1890, la fin. Le coup de feu à Auvers, c’est dans un an.
Inspirée très librement d’une gravure de Rembrandt. Très librement et significativement: cadrage! Le cadrage de Van Gogh a sorti le Christ de la composition! Reste un Lazare qui est manifestement un autoportrait. Une Marie solaire en habit vert Véronèse, un soleil bien bas, qui allait tomber et qui finalement, comme Lazare, change de direction: le soir est le matin, nouveau. Le temps se retourne. Au fond, une montagne que le caprice peut associer à la Sainte-Victoire du Provençal Cézanne. Résurrection! L’excès général de l’empâtement blanc invitant à l’admission d’une vision trans-naturelle. Il faut croire. C’est violent, très violent. Et Marie-soleil-vert ose et fait face. Elle ne ferme pas les yeux.
Van Gogh, poète brutal.
Et maintenant je vous propose une autre lecture de cette image. Disons qu’il s’agit d’une scène de crime. Lazare n’est pas en train de revivre, mais en train de mourir. Il vient de recevoir un coup de feu. Regardez bien, ça marche. Deux personnes (ici, des femmes), étaient avec lui et crient, surprises par cet attentat inattendu! Elles lèvent les bras au ciel! On a tiré sur Lazare! Au secours! Notez enfin que le crime s’est produit près d’une meule de foin, dans les champs ou derrière une ferme, en plein été, sous un fier soleil.
Voilà où je veux en venir, c’est simple, c’est naïf: selon les dernières études biographiques, Vincent van Gogh ne s’est pas suicidé, comme on l’a affirmé jusqu’à présent et sans aucune preuve, aucun témoin, aucun aveu. Steven Naifeh et Gregory White Smith, dans leur monumentale biographie critique, après une enquête minutieuse, établissent l’hypothèse suivante et qui a vocation à faire désormais autorité: Van Gogh aurait reçu, dans une cour de ferme, un coup de feu accidentel tiré par deux chenapans du coin qui le houspillaient depuis des jours et qui au fond voulaient seulement lui faire peur, lui exprimer leur haine et leur mépris, jouer à le harceler, mais n’avaient pas l’intention de l’assassiner. L’hypothèse est très fouillée (on connaît même le nom de l’homicide, on a des aveux plus ou moins masqués). Sauf que Vincent, qui n’est mort que 48h après le coup de feu et qui a eu la force de se traîner jusqu’au village, n’a jamais accusé quiconque, les a couverts, a renoncé à en tirer vengeance ou à espérer quoi que ce soit de la justice humaine. Il était l’heure de mourir, et voilà tout. C’était aussi, dans la souffrance, la fin des souffrances. Bref.
Mais alors le recadrage et la mise en scène dramatique de Lazare mourant et de deux individus horrifiés de ce qui se passe sous leurs yeux (Je l’ai tué! Je visais à côté, je le jure! Le coup de feu est parti tout seul! Au secours! Fuyons! etc.), font de ce tableau une vision anticipative des circonstances mêmes de sa mort… Rêve éveillé ! Lazare-Vincent (voir l’evidente ressemblance des traits) assassiné, s’effondrant dans une meule de foin. Et aussitôt ressuscitant?
Vincent visionnaire, on savait. Mais à ce point!