Après une lecture de Leys
Nous sommes tous les personnages de nos rêves.
Cette idée, évidente, ne m’était pas venue avant de la trouver dans un petit livre de René Guénon (ne pas oublier l’accent). Nous ne rêvons jamais d’untel ou d’un autre mais nous injectons nous-même et distribuons sous ces masques la substance de nos rêves, qui est entièrement de nous. Il en va de même avec les personnages d’un roman. « Madame Bovary, c’est moi », affirmait Flaubert. Mais il faut ajouter Homais, Monsieur Bovary, Rodolphe, Léon et M. Lheureux.
Le cas est criant chez Simenon, ou chez Balzac: imaginez la liste de personnalités qu’ils ont été et qu’ils ont tirées d’eux-mêmes! Quel ciel étoilé! Quelle Voie lactée! Simenon, les Laurentides; Balzac, supernova. Très touchante à cet égard est la nouvelle intitulée Le chef-d’œuvre inconnu, bien connue quant à elle, où il est très net que Balzac s’identifie aux trois personnages principaux à la fois, qui représentent comme trois facettes de son idée de l’artiste, ou trois fantasmes, ou trois angoisses: Frenhofer, l’artiste hanté par un idéal inouï et qui produit une œuvre que le public ne peut plus comprendre; Porbus, le peintre excellent, soigneux, reconnu; et Poussin, le jeune prometteur dont l’avenir est ouvert à ces deux voies de réussite ou d’isolement. (Il faut noter aussi que la nouvelle date de 1831, et que ce n’est que depuis 1829 que Balzac assume ses œuvres et ose les signer de son nom.)
Le cas se corse quand il s’agit d’essayistes. Tant qu’on se tient dans la fiction ou dans le rêve, la subjectivité endosse la responsabilité de ces identifications. Mais l’essayiste ou le critique — je pense à Simon Leys ou à Philippe Sollers, tous deux de bons exemples, et qu’il est croustillant de rassembler dans une même incise — qui écrit sur Orwell, Nabokov, Picasso, Michaux, Céline ou Proust : admettons-nous qu’ils sont, dans leurs essais, Orwell, Nabokov, Michaux, Proust, autant que Flaubert était Emma Bovary ou que vous et moi serons cette nuit les personnages de nos rêves?
L’essayiste parle-t-il de lui, seulement de lui, par le truchement des autres?
C’est exagéré? Pas si sûr.
Je voulais en venir à la transparence avec laquelle Leys se laisse voir dans ses textes sur les autres. Avec quelle ingénuité il montre, sans le savoir je pense et bien souvent, ce qu’il fuit ou ce qu’il s’interdit de penser. Ce dont ses enthousiasmes sont le manque. Ce que sa formidable conscience et sa lucidité aiguë indiquent comme inconscient refoulé et comme angles morts.
(Nous en sommes tous là, c’est inévitable, on accepte ce nudisme fatal de l’écriture.)
Trois hantises, chez Leys: la nationalité natale, l’héritage colonial congolais et l’homosexualité. Trois hontes irrémissibles et obsédantes, partout fuies et toujours trouvées, ramenées. Le pauvre! Dur!
La grandeur de son cerveau fait de ses livres des maisons voire des palais tellement agréables à habiter. Et l’hôte, c’est-à-dire le lecteur, ravi, reconnaissant, ne remerciera jamais assez l’auteur de son goût, de sa générosité, de l’excellence de son hospitalité. Sans manquer toutefois de remarquer, dans chaque maison, dans chaque palais, le passage furtif des mêmes trois chats noirs inquiétants.
Une:
Pierre Ryckmans est issu d’une famille de notables belges ayant joué un rôle important dans l’administration et le commerce colonial au Congo. (Pierre Ryckmans, son grand-oncle et homonyme, fut même gouverneur général de la colonie pendant les années cruciales de la deuxième guerre mondiale.) Héritage obscur, douteux et opaque, lourd à porter pour un homme passionné d’innocence et aussi sensible que lui. Du Congo toutefois il parle très peu. Mais il a été le premier à dénoncer pour tout l’occident l’hypocrisie qu’il y avait à ne pas voir les crimes d’Etat en Chine. Simon parle de la Chine? Regardez bien: il trace l’ombre non-dite de son Congo intérieur.
Deux:
Pierre Ryckmans prend un pseudonyme pour publier son grand livre de révélation sur les ravages de Mao en Chine. Il choisit, quasiment sans réfléchir nous dit-il, « Leys », du nom d’un personnage d’un roman chinois de l’écrivain français Victor Segalen. Or René Leys, le personnage en question, est un Belge (je suis allé jeter un coup d’œil, le roman est en Folio) dont le narrateur ne cesse de se moquer de façon méprisante. Et voilà, la honte de la nationalité belge (belgitude) crypto-attachée par réflexe à son nom d’écrivain même.
Trois:
Agacé par les interprétations homosexuelles du grand roman américain de R. H. Dana, Two years before the mast, qu’on lui demande de traduire nouvellement, Leys décide ne pas garder le titre « Deux ans devant le mât », qui lui paraît trop évidemment phallique et incitant inutilement à l’interprétation sexuelle de l’œuvre. Aussi choisit-il, puissamment inspiré-aveuglé par son extraordinaire refoulé (et non, s’il vous plaît, ne riez pas): « Deux ans sur le gaillard d’avant ». Authentique. Et excellente traduction du livre, par ailleurs.
Héritage colonial, honte de la nationalité belge et embarras homosexuel, trois H.
Ces H, je veux dire ces ombres non assumées chez un auteur, ces aveuglements et lucidités sélectives sont des taches. Des limites, des pièges. Des poids. Des chevaux de Troie dans l’enceinte de son œuvre. (Segalen, par exemple, ironie de l’histoire, en est plein, truffé, et même il en mourra.) Chez Leys, qui est heureusement un cerveau fabuleux, un lecteur magnifique et un travailleur consciencieux, elles sont, par ses dimensions mêmes, somme toute vénielles. J’oserais dire, pour ma part, qu’elles m’amusent plus qu’elles ne me gênent. Bien qu’à vrai dire elles me fassent aussi un peu de peine.
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Post scriptum: En feuilletant L’ange et le cachalot, je tombe incidemment sur cette phrase de Leys parlant de Simenon (c’est dans son discours d’introduction à l’Académie royale de Belgique): « Une fois cependant, comme par mégarde, Simenon est vraiment passé aux aveux. Un écrivain finit parfois par se livrer quand il croit simplement parler d’autres écrivains qu’il aime. »
Ce qu’il fallait démontrer.