Zweig
Fascinantissime Zweig. De tous les écrivains que je n’aime pas vraiment, mon préféré. Son premier livre fut un recueil de poèmes, et son troisième aussi, mais justement Zweig n’est pas poète, et c’est la raison pour laquelle je ne peux pas vraiment aimer ses livres. En dépit du plaisir que je prends à les rechercher et à les lire!
Mais je dois les lire vite, très vite, en zigzag, sauter des lignes. Pardonner continuellement. Voilà. Et il m’accompagne, pourtant. Et il est dans mes livres un personnage important. Pour des raisons qui m’échappent. Et que j’accueille néanmoins sans réserve.
Je viens de lire Les prodiges de la vie, un court roman (ou une longue nouvelle) qui fait partie de son premier livre de prose, publié en 1904, à l’âge de 23 ans. L’année aussi où il termine sa thèse de doctorat (en philo, sur Taine, auteur que je juge nul).
Le petit livre en question (que je lis tiré à part dans un sympathique et mince volume de poche, chez J’ai lu) est un roman tardo-symboliste qui aurait pu être signé vingt ans plus tôt par Rodenbach, par exemple. Infiniment trop long et détaillé, redondant, invraisemblable, prémédité à outrance, soigné et gominé jusqu’à l’écœurement. Enfin, déjà tout Zweig, insupportable et irrésistible.
Zweig est un myope que traverse régulièrement et par accident un rayon de lucidité supérieure.
Malgré tout, en dépit de tout, il est un voyant. La fée l’a touché, peut-être par erreur, mais touché, et c’est trop tard et c’est tant mieux pour nous tous ses lecteurs enthousiastes.
Ce que je veux dire est très étrange: Zweig a vu sa mort dès le début. Dès le début, il a vu sa fin. Zweig n’a cessé, en écrivant, de rechercher la vision de quelque chose qui était tout simplement sa vie déjà écrite, déjà vécue. Les compositeurs sont des gens qui entendent la musique, et leurs œuvres sont en fait la transcription de cette écoute. Sauf qu’écouter et créer sont exactement le même acte simultané et non pas deux actes successifs: Schubert n’écoute pas d’abord sa musique intérieure puis la retranscrit. C’est parce qu’il compose qu’il entend. Les deux sont cause et les deux conséquence. Pour l’écrivain, c’est pareil, mais ce n’est pas seulement entendre, c’est voir aussi. Le poète est un voyant, n’est-ce pas. Ainsi, l’écrivain écrit en fouillant une vision, et fait apparaître sa vision en écrivant. (La vision ainsi ne sort jamais de l’écrit, de l’acte.) Me suis-je fait comprendre?
Or voilà : Zweig a vu sa mort des le début et c’est pour cela qu’il est entraîné à écrire toute sa vie. Il ne sait pas clairement que c’est sa vie et sa mort qu’il a devant ses yeux, et que c’est ce prodige qui lui donne de l’inspiration, qui lui fait trouver des idées, qui aide le récit à se disposer naturellement, c’est-à-dire miraculeusement, dans son esprit et sur le papier. Il ne sait pas, en d’autres termes, que c’est cette aimantation de la vision recherchée qui fait tout son talent. Et le talent en général.
Cette théorie est sans valeur, comme toutes les théories, mais elle a la beauté d’un nuage qui passe, qui est passé, qui n’est déjà plus le même, et qui a été. O pensée, ô nuages: exactement l’image que vous vous renvoyez.
Atermoiements. Je n’ose pas aller au but.
La mort de la jeune juive dans l’église d’Anvers à la fin des Prodiges de la vie, et l’homme plus âgé qui la contemple, allongée et sans vie, c’est authentiquement l’anticipation de la vision de la jeune femme morte sur le lit à Petropolis, Brésil, 1942, qu’un Zweig de 60 ans a menée à la mort. Et à côté de qui il va mourir aussi. C’est la scène finale de sa vie que Zweig écrit, confusément (mais pas si confusément que ça) à travers ce texte de jeunesse. Et c’est terrible de s’en apercevoir. Et d’autres veines du texte apparaissent alors comme farouchement significatives. Il écoute, en fait, il entend, les échos de la tragedie de sa vie. Tout le décorum ridicule du petit roman tombe en poussière dans les mains et reste, insoluble, la perception prophétique. Petits cailloux secs — calculs. C’est sa vie, sa mort, avant la lettre. C’est vraiment ça, le prodige, dès le titre.
Pauvre Zweig, se découvrant ou se sachant confusément dès le départ porteur de mort pour lui et pour une jeune femme. Et allant chercher pour son récit déjà le contexte d’une barbarie effrénée (la furie iconoclaste à Anvers en août 1566) qui préfigure pour son personnage ce que sera pour Zweig lui-même l’insurmontable crise nazie, qui enveloppera ses dernières années et sa tragédie finale.
Il faut aussitôt oublier ce que je viens d’écrire, car c’est net et plat, pour signaler quelque chose de confus et de quadridimensionnel. Mais ce signalement valait la peine. Il faut pour Zweig éprouver une très grande miséricorde, car il a vu. Et il a accepté de poursuivre sa vision. Jusqu’à la rencontrer, c’est à craindre.
À suivre.