Sur le compte du moi à peu près tout le monde se trompe. Proust a vu juste, pour qui le moi n’est qu’une habitude, quelque chose qui vole en éclats à la première interrogation. Rien de plus faible et d’inconsistant que le moi. Dès qu’il entre en littérature, son inexistence apparaît, et il est aussitôt remplacé par ce qu’il est plus véritablement: une instance de langage, insaisissable et en quelque sorte illimitée. Ou du moins sans limite stable.
Quelle liberté, dès qu’on parvient à écrire, à s’écrire, c’est-à-dire à s’échapper du moi, par un pas de côté, un dégagement quasiment voluptueux ! C’est mourir à la mort et naître, de biais, à une lumière toute différente.
C’est ce que les gens extrêmement vaniteux, c’est-à-dire extrêmement ordinaires, ne saisissent pas du tout. Tu t’es mis à parler de toi dans tes livres, disent-ils sur un ton de reproche. « Le moi est haïssable! », m’assène même pascaliennement le plus strictement athée de mes camarades. Bravo!
Ce qui meurt avec le moi dans l’écriture, donne naissance au style. C’est-à-dire une personne mystérieuse. Que l’on reconnaît au premier coup d’œil, que l’on reconnaît à sa voix.
Catalogue des moi non assimilés, des écrivains attachés à leur moi comme à un boulet? En ne parlant que des grands, c’est-à-dire ceux qui ont vu la possibilité (nécessaire) de se défaire latéralement de leur moi dans et par l’écriture et qui n’ont osé le faire qu’en partie, c’est-à-dire en fin de compte pas du tout: Paul Valéry, par exemple. Même Mallarmé. Et à quel point Verlaine! Puis le pauvre Zweig!
Ceux qui y ont réussi? Proust et Céline, et Joyce. Les trois œuvres les plus risquées, les plus invraisemblablement vivantes du vingtième siècle.
Mais aussi Cendrars et Apollinaire! Avant eux? Beyle et Chateaubriand! Oui! Même Chateaubriand!
Parmi les plus récents? Difficile à dire, astigmatisme inévitable dans le temps rapproché. Et fatalement il y en a très peu. Mais un au moins, contre toute attente peut-être : Ph. Sollers (RIP, ou plutôt Santo subito!)
Ceux-là même qui, aux yeux du commun des mortels, c’est à dire aux yeux des gens les plus vaniteux qui soient et les plus viscéralement attachés à leur moi, à leur tellement faux moi, passent pour les auteurs les plus égotiques, sont précisément ceux qui ont le mieux opéré l’alchimique dégagement du moi en style. C’est-à-dire en personne.
CQFD.
Corollaire en forme d’addendum: le propre d’un livre de style est de pouvoir être lu dans n’importe quel sens, à partir de n’importe où, par fragments aussi bien que totalement. Tout le livre est dans chacune, dans la moindre de ses parcelles. Si vous voyez quelqu’un une minute ou si vous voyez cette même personne pendant deux heures, un jour entier, deux semaines, c’est toujours la même personne entièrement que vous avez vue. Et son impression est totale et décisive dès le premier contact. D’où le dédain de ces auteurs pour le ficelage des histoires, qui ne vous tiennent en haleine que pour vous forcer à rester auprès d’eux et vous empêcher de remarquer qu’ils sont ennuyeux comme la pluie, inconsistants et creux.
CQFD bis.
Ulysse, dans l’Odyssée, image à tant d’égards de l’écrivain, se sauve du cyclope Polyphème en déclarant qu’il s’appelle Personne. Outis. Vous aviez oublié? Pas moi.