Bibliothèque

La bibliothèque parle. Vous êtes devant le mur de livres, et à côté, et derrière, car les quatre parois sont couvertes. Et la bibliothèque parle, car vous la connaissez, vous savez faire, vous savez vous laisser faire, vous laisser attirer par les magnétismes particuliers de ce genre d’endroits, de titre à titre, de forme de volume à forme de volume, de couleur à couleur, et votre mémoire aussitôt mise en jeu.

Murs accablants de silence dans les maisons où l’on ne sait pas écouter les livres. Mais je rentre et j’écoute et la symphonie commence, la rhapsodie. L’aède aux mille bouches, aux cent mains, au plectre agile, aux cordes variées, enharmoniques, mystérieusement consonantes, dissonantes…

Il y a une petite machine à café dans cette pièce, idée utile. Je m’en verse une tasse. J’ouvre un mince volume au hasard: Erasme y analyse les différents types de regards, les classe, les interprète. Voici. Les yeux fixes, signifient effronterie, défi. Des yeux immobiles (pas la même chose), signifient paresse. Les yeux mobiles et clignotants appartiennent à un caractère versatile et léger. Des yeux trop ouverts: un imbécile. Regarder d’un œil en fermant l’autre: indécence. Yeux perçants: personne irascible. Il continue, et conclut: ce n’est pas pour rien que les Anciens ont écrit: « L’âme séjourne dans le regard ».

Et dans mon regard séjournent les phrases d’Erasme, et sous mon palais le parfum rémanent du café noir. Et ma main allant sur le courant magnétique, flottant légèrement, est invitée à tirer du rang un opuscule jaune et gris, Henry David Thoreau, La Vie sans principe, et l’ouvre au hasard, et mon âme qui séjourne dans mon regard boit aussitôt cette phrase qui ruisselait gaiement sur les caractères de la page quinze: « La société n’a aucun moyen de corruption susceptible de suborner un homme sage. » Ravissement. Suivante: « On peut amonceler assez d’argent pour creuser un tunnel dans une montagne, mais on ne peut en amonceler suffisamment pour engager un homme qui s’occupe de ses propres affaires. » Admirable. D’où l’on déduit que la définition du sage par Thoreau est donc aussi simple que cela: s’occuper de ses propres affaires. Sagesse! Vous vous souvenez de la fin du Candide de Voltaire? « Il faut cultiver son jardin. » Même idée. L’unique écrivain héroïque et géant qui traverse l’histoire et le temps sous des formes indéfiniment réincarnées ne se contredit pas, cette fois, et semble d’accord avec lui-même. Vite, un autre des livres de cet unique écrivain transtemporel! N’importe lequel! Là! Vite! Comme une urgence! Au hasard! Coup de dés! Jean Ray, Le Psautier de Mayence, roman populaire et fantastique, enfin plutôt une nouvelle, chut, écouter avec confiance: « Aussi bien que nous ne découvrons pas des êtres idéalement plats, relevant du monde des surfaces, ou linéaires à dimension unique, aussi bien nous ne sommes pas discernables aux entités, si il y en a, qui en possèdent plus que nous. Je n’ai ni le cœur ni l’esprit maintenant, Monsieur Ballister, à vous faire un cours d’hypergéométrie, mais ce qui est certain pour moi, c’est qu’un espace différent du nôtre proprement dit existe. Celui que nos rêves, par exemple, nous font discerner et qui présente sur un plan unique le passé, le présent et peut-être l’avenir ; le monde même des atomes et des électrons, aux astres tourbillonnants; aux espaces relatifs et immenses, aux vies vertigineuses et mystérieuses. » Introduction à la réalité quantique. Dans une nouvelle pour la jeunesse. Et aussitôt après: « Il eut un grand geste de lassitude. » Et cette question que, puisque nous avons ouvert le livre en son milieu, nous ne pouvons pas remettre dans son contexte et qui en prend des dimensions mythiques et colossales: « – Quel fut le but de cet énigmatique maître d’école en nous menant dans ces parages du diable; comment et surtout pourquoi disparut-il? »

Impossible de lâcher cet opuscule et je le lis jusqu’au bout. Le soleil bouge, c’est-à-dire la terre tourne, et l’ombre me couvre les jambes. Je ferme les yeux, je respire, je me rappelle que j’avais lu (il y combien d’années!) ce texte de Jean Ray. Je me souviens d’un papier peint, peut-être le papier peint de la chambre ou de la pièce (pas chez moi) où je le lus, jadis, en un jour disparu et à vrai dire revenu. Encore, encore, bibliothèque matricielle, encore parle, montre, joue! Harmonica de lumière! Un rayon troublé par la vitre pas tout à fait propre blanchit une série de « Que sais-je? ». Mon doigt va, prend Histoire des techniques. Chut. Ma technique à moi pour faire parler la bibliothèque. Disponibilité totale. Ouïe grand ouverte. Page quinze, à propos de l’invention du langage : « Tandis que le feu et l’outil ouvraient à l’homme la clef des transformations matérielles, c’est-à-dire le secret de l’action sur le monde extérieur, la parole devait lui donner la maîtrise intérieure de ses actes, et, par là même, de sa propre pensée. »

Chut.

Conclusion: « Ceque nous pouvons connaître de la Préhistoire nous donne une très haute idée de nos lointains ancêtres. »

Merci. Je vais lire jusqu’au soir. Qu’on ne me dérange pas.

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