C’est marrant. Je lis Rigodon de Louis-F. Céline, et je tombe sur cette phrase, au beau milieu, page 148, édition Folio, trois mots que je souligne aussitôt de la pointe de mon crayon HB: « Ruminant, je récapitulais… ». Le contexte: le narrateur est dans un train, mai 1945, pleine débâcle allemande, il quitte Sigmaringen avec d’autres collabos français, destination il ne sait où, il est au comble du morne, et dans sa tête il se refait le film des jours passés. Donc oui, ruminant, il récapitule.
Or je souligne parce qu’a-t-on jamais donné de toute l’œuvre de Céline un plus parfait résumé ? Un plus exact et exhaustif descriptif?
On se souvient (ou pas) du très bon critique Gérard Genette résumant les 4000 pages de la Recherche de Proust par ces trois mots: Marcel devient écrivain. Imbattable résumé, finesse extrême, d’un tailleur de diamants! Eh oui! Eh bien ici, ces trois mots de Céline, pareil! C’est, par lui-même, la cellule mère, la structure cristalline de ses Œuvres complètes…
Voyons. Voyage au bout de la nuit. Résumé ? « Ruminant, je récapitule. » Ça marche.
Mort à crédit? Ça marche. D’un château l’autre ? Ruminant, il récapitule. Aucun doute! Très précis! Jusqu’à la musique de son langage si à lui, si plein de mimétisme sonore, onomatopée permanente (rrrrruminant je rrrrécapitulais: et il est dans un wagon qui rrrroule). Voilà. Rigodon? Ça marche aussi.
Je n’ai pas lu le reste, je redoute, pas envie de le voir en pleine forme avec une chemise noire.
Ai-je dit qu’en lisant, les enchaînements algorithmiques de mon application d’écoute musicale a diffusé le Rigaudon de Grieg? Paf! Dans le mille. Hasard! En passant…
On sait que Céline se relisait beaucoup, retravaillait volontiers, donnait tout son temps à cela. Rassemblait ses feuillets par chapitre, les tenait ensemble dans des pinces à linge, changeait l’ordre, choisissait, réorganisait… Il a dû les remarquer aussi, ces trois mots miroir: oh, tiens, c’est tout moi, ça, voilà, encore un autoportrait minuscule et précis dissimulé dans mes foules de pages… À la manière des peintres, croquis de soi discret. Mise en abyme. Signature. Code. Je pense même qu’il a dû se dire (souvenons-nous que rigodon, ou rigaudon, désigne une danse ancienne, mais aussi, en argot militaire, le fait de faire mouche, Céline le précise lui-même), qu’il a dû se dire: « Ruminant, je récapitulais? Paf! Rigodon! » (don, dondaine)