J’ai un frère. Il a été adopté en Corée quand il avait trois ans. Je suis né cinq ans après son arrivée dans la famille. On m’a sans cesse demandé si l’adoption s’était bien passée. C’est la première chose à laquelle les gens pensent. Ou à vrai dire ne pensent pas, car en prenant automatiquement la première association non réfléchie, on ne pense pas, on obéit aux habitudes réflexes du conformisme social. En l’occurrence : une adoption est nécessairement problématique. Et quand je répondais que ça se passait à merveille, on ne me croyait jamais vraiment. On soupçonne toujours le bonheur. C’est comme l’innocent. Bref. « Et est-il retourné dans son pays, à la recherche de ses parents? » Comprenez: ici ce n’est pas son pays (xénophobie rentrée) et tes parents ne sont pas vraiment ses parents donc vous n’êtes pas vraiment frères (protectionnisme tribal, intention de division). « Ce n’est pas ton frère de sang, quoi. » Et voila, il est arrivé: le sang. La raison violente. Sanglante et haineuse opinion sournoise qui se roule dans la problématisation forcée de toute relation adoptive. Refuser qu’une relation adoptive puisse être aussi entièrement authentique, et même bien souvent au-delà, qu’une relation de chair classique, c’est ce qui ne passe pas. Inconscient profond, de choc. C’est le non fondamental. Bref. Mon frère, l’an passé, a fait un voyage en Corée, visité les villes et les grands sites, en est revenu ravi, et m’a rapporté un petit souvenir, un signet marque-page métallique ainsi composé: une tige longue comme la main et qui à la rigueur pourrait servir de coupe-papier, se terminant au sommet par une figurine émaillée de vert et de rouge, se recourbant en crochet et d’où pend une chaînette de sept maillons, trois centimètres à peine, où pend encore un tout petit disque argenté. J’ai fait grand usage de ce signet pendant trois mois. Il allait dans chaque livre que je commençais. Puis je l’ai perdu de vue. Ce matin, je vais dans mon bureau, la pièce à côté de ma chambre, et tandis que je marche doucement sur le tapis de laine — doucement parce que le reste de la maisonnée dort encore — mon attention est attirée par le tout petit disque argenté au bout de la chaînette qui se balance en clignotant dans un rai de lumière qui vient de la fenêtre. Tout est calme, immobile. Tout dort. La lumière : un rayon. La chaînette progressivement finit de se balancer. Je fais à nouveau deux pas, doux, et la chaînette s’anime à nouveau, et le petit disque au bout clignote. Rien ne bouge ou tremble sur la table, sur l’étagère, sauf le disque au bout de la chaînette. Et je songe à la force puissante et fragile qui se transmet ainsi, invisible, à travers le sol et les meubles, jusqu’au signet coréen. À la grâce gracile et vibratile de sa chaînette. Et à la signification de tout cela.