Musicologie
Je converse au téléphone avec une amie. Elle entend derrière moi la radio, qui donne un impromptu de Schubert. Mon amie me fait cette réflexion: j’ai cru d’abord que c’était de la musique qui accompagne les films muets, tu vois?
Oui, je voyais.
Ce qui déclencha un puissant enthousiasme réflexif chez mon amie, qui déversa brusquement toute une théorie sur la musique après Mozart et Haydn. Que je vais essayer de résumer. Mon amie est musicienne amateur et parfois somnambule, je le sais, je l’ai vu, même si cela n’a rien à faire ici.
De cette confusion entre l’impromptu de Schubert et une musique d’accompagnement pour film muet, elle tirait donc qu’on pourrait affirmer que, rétrospectivement, le cinéma a en réalité dégradé toute la musique du 19e siècle.
Cette action en arrière est un phénomène qui m’intéresse toujours beaucoup. Il est évident que nous faisons l’histoire et lui donnons forme et sens et que notre influence sur le passé est au moins aussi grande que son influence sur nous. Bref.
Ainsi pourrait-on dire, affirmait-elle au téléphone (voix légèrement modifiée par l’appareil, reconnaissable et différente, et j’aime, tout en restant attentif à ce qu’on me dit, évaluer, jauger cet écart, cette nuance sonore qui a peut-être plus de sens qu’on ne le dirait d’abord), que rétrospectivement le cinéma a dégradé toute la musique du 19ème siècle. L’histoire de la musique au 19ème siècle fut en effet un chemin ou une tentation permanente vers l’illustration. Il fallait à tout prix que le son soit l’évocation d’images. Que la musique montre, qu’elle raconte. Une véritable obsession. Mais c’est clinquant! En fait, tout le 19ème siècle fut kitch!
Ses pensées fusaient. Mon amie s’enchantait elle-même de s’entendre penser, et c’est un plaisir que je n’ai aucune pudeur à partager. Rien de plus excitant que de voir jaillir et réussir la pensée de quelqu’un. Le cinéma, en apparaissant, a kitchifié tout le siècle romantique ! Autant dire: annulé!
Le cinéma a tout pris! Il a tout réduit, toute la musique, il l’a tout asservie au rôle d’illustration et d’accompagnement! Rétrospectivement! Définitivement? Qui sait!
Ce qui me faisait penser, intervins-je, aux concerts où de plus en plus on introduit une dimension multimédia: Variations Goldberg, plongés dans le noir sous un grand écran où défilent des clips muets en noir et blanc. Par exemple, l’autre soir.
Oui, oui. Mais elle coupa court à mon idée, puisque c’était elle qui m’avait recommandé ce concert, qu’elle avait adoré. Et puis, elle n’avait pas encore fait jaillir à l’époque cette théorie splendide. Elle continua encore un peu, diminuant, comme s’éloignant, moins affirmative, avec ces peut-être et ces modérations qui indiquent une baisse de la température intellectuelle: Qui sait si la musique ne s’aperçoit pas que peut-être elle est passée à côté d’elle-même? À force de désirer n’être que la suggestion d’un drame, le texte musical d’une farce, à force de servir l’opéra, badaboum: irruption du cinéma… Et un impromptu de Schubert n’est plus qu’une bonne musique de film, dont le film simplement n’a pas (encore) été fait. Et pareil pour une symphonie de Beethoven, un poème symphonique de Liszt. Voilà! Voilà!
Mais non, enfin, lui dis-je, c’est absurde.
Sans trouver d’argument net.
Resterait à expliquer pourquoi elle considérait que cette destruction en arrière s’arrêtait à Haydn et Mozart, derniers porteurs de la musique intégrale. Mais ce n’était pas très convaincant. Sa faculté de penser des idées géniales s’était, car c’est un muscle, n’est-ce pas, et nous connaissons tous cela, fatiguée. Et ma fille allait arriver. J’étais sur le parking de l’école de football.