Paresse
D’après elle, qui s’agite sans cesse, il faudrait admettre que la chose la plus sacrée dans la vie est de ne rien faire. Elle a lu ça chez un faiseur de livres allemand. Je lui dis qu’à mon jugement l’idée est très ancienne et surtout très vague, que c’est bouddhique, mais que c’était aussi la pensée, sans l’associer à la notion de sacré, du beau-fils de Karl Marx, tu sais, ce Français qui a écrit l’éloge de la paresse et qui s’est suicidé. Comment s’appelait-il déjà?
Son mari est allé voir.
Elle rit parce que jamais elle n’avait imaginé Karl Marx en beau-père. Et pourtant, il fallait bien.
J’entends le mari interroger vocalement son téléphone: — « Comment s’appelait le beau-fils de Karl Marx qui aurait écrit un éloge de la paresse. »
Je remarque le conditionnel, aurait, sans me formaliser excessivement de ce manque de confiance dans mon érudition.
— Lafargue, le type s’appelait Paul Lafargue, marié à la deuxième fille de Marx, Laura.
« Laura Marx », répète-t-elle.
— Et le bouquin ne s’intitule pas éloge mais Le droit à la paresse. 1880. Pamphlet contre l’idéologie du travail dans la société capitaliste.
Et vérifie, tant que tu y es, lui dis-je, s’il ne s’est pas suicidé avec sa femme. À deux. Conjointement. Je ne sais pas pourquoi, j’ai ça en mémoire.
Je l’entends: — « Paul Lafargue s’est-il suicidé en compagnie de son épouse? »
Temps de réflexion du téléphone. Verres de vin rouge resservis.
— Oui, c’est exact. Ils se sont tués ensemble le 25 novembre 1911 à Draveil, en France. Laura avait soixante-six ans et Paul soixante-neuf. Dans leur dernière lettre, laissée derrière, Paul explique qu’ils ne voulaient pas vieillir et que…
Oh, ça va, tu ne vas pas passer la soirée à nous lire ChatGPT non plus. Dit-elle.
C’est un truc qui me fascine, ça, les suicides ensemble. Je me demande toujours qui convainc l’autre.
— Celui qui convainc l’autre, dit ma voisine, c’est au fond l’assassin.
— Oh, un suicide, ce n’est pas un assassinat!
— Non, mais justement, un double suicide…
— La question est posée.
— J’ai lu récemment un Hercule Poirot où toute l’enquête tourne autour de ça. Double suicide ou assasinat camouflé par le suicide subséquent de l’assassin…
— Subséquent…
— Ils se sont injectés de l’acide cyanhydrique.
— Stefan Zweig aussi s’est tué avec sa femme, non?
— Ce n’était pas sa femme, mais sa compagne, plus jeune que lui d’ailleurs. Sensiblement. C’était pendant la guerre, en 42 ou 43. Pourtant loin des carnages, au Brésil. La veille, ils avaient reçu des amis. Qui ne se doutaient de rien.
— Mais comment tu sais tout ça, toi. Tu sais toujours tout.
— J’ai le texte de la lettre de Lafargue: « Depuis quelques années déjà, j’avais résolu de ne pas dépasser soixante-dix ans, et j’ai fixé l’époque de mon départ en harmonie avec mes idées et mes sentiments. Je meurs avec la joie suprême de la certitude que la cause à laquelle j’ai voué ma vie triomphera. Vive le communisme! Vive le socialisme international! » Et voilà. Point.
— Il ne parle pas de sa femme.
— Je trouve débiles les gens qui se tuent en criant « Vive » quelque chose.
— Pourquoi pas « Banzaï » ou « Allaou Agbar »…
— Pauvre chou. S’il savait comment il a triomphé, son communisme…
— Moi, ajoute quelqu’un, ça m’énerve les gens qui ne croient pas à l’au-delà et qui parlent de leur mort comme d’un départ. C’est malsonnant.
Et le mari, qui chipotait encore son téléphone, triomphal aussi:
— Voilà, j’ai commandé le livre sur Amazon, Le droit a la paresse, Paul Lafargue, 3 euros! Il arrive demain.