Nous avions une conversation à propos de Philippe Sollers. Ils savaient que je le vénère et qu’un jour j’ai écrit son nom suivi de « santo subito! », moitié pour rire et moitié dévotement, sur le livre d’or du Redentore à Venise. Eux ne l’aiment pas, l’ayant, de leur propre aveu, connu ou trop ou trop peu. Moi, je l’ai seulement croisé un soir, en vrai, comme on dit, c’est-à-dire en faux, et c’était au casino de Monte-Carlo. Pour une remise de prix. Avec Arvo Pärt, d’ailleurs, aussi. Improbable compagnie. Peu importe. Mais je l’ai lu, surtout, pas mal, beaucoup même, avec un plaisir très vif, le cœur tout ouvert, à une époque où il était (mais cela a-t-il changé?) le seul auteur vivant que je parvenais à lire. Que je lisais avec délices. Qui me consolait de presque tout. Qui m’enthousiasmait, me faisait rire, m’intimidait, m’excitait, me donnait de l’élan. C’est Casanova qui disait de Ligne (le Prince de) qu’il avait un esprit du genre à donner de l’élan à celui des autres. Voilà une vertu à mettre au compte de Ph. Sollers également. Saut, hop, hop, triple saut, perche, hauteur, longueur et haies!
Bref. Capricieusement le sujet vient sur un autre Philippe. Roth. L’Américain. Celui de La Tache. J’ose dire que ses romans sont formidables d’intelligence, des galeries de portraits épatants, sans doute, mais au fond, franchement, quoi, plutôt convenus…
Levée de boucliers.
Ils avaient le droit de dégommer Sollers (chasse ouverte); il est interdit de toucher à Roth.
Je persiste. C’est du romanesque cinématographique. C’est formidable si on veut, c’est du Dostoïevski et du Simenon en même temps, oui, ou du mi-Balzac-mi-Zola, tout ce qu’on veut, mais il écrit comme si ni Joyce, ni Proust, ni Céline n’avaient écrit! Ni même Faulkner, à la limite! Il est dans la position de Rostand écrivant un Cyrano de Bergerac cinquante ans après l’époque héroïque des drames romantiques. C’est du déjà lu! Du cent fois lu! Bien fait, hyper-intelligent, oui, oui, mais du dé-ja-lu! Les recettes existent! Sont connues! On se fâche de mon excès, on se moque, je me tais. Et là, Untel, argument massue:
— En plus, ton Sollers, il adorait Roth.
Boum. Je reprends mon calme et j’explique ma façon de voir.
Oui, oui, sûrement. Il l’a défendu, il a même beaucoup contribué à son succès en France, il a empêché qu’on traduise The Human Stain par le pudibond La Souillure humaine et a imposé La Tache; il l’a reçu dans son bureau, l’a promené dans Paris, est allé le voir à New York. Il a eu raison de défendre un auteur magistral…
— Ah! Tu vois!
Mais c’était, dis-je, au fond, à moitié par admiration pour les romanciers américains en général (Faulkner et surtout, étonnamment peut-être, Hemingway) et à moitié par désir brûlant d’être reconnu lui-même aux Etats-Unis. Sûrement l’un de ses désirs les plus douloureusement frustrés. On lui a beaucoup refusé, à Sollers, au fond, en France, mais c’étaient des choses qu’il aurait sans doute dédaignées lui-même: Académie, prix Goncourt ou Renaudot…
— Il n’a pas eu le Goncourt? le Renaudot?
Rien du tout! À peine le Femina, pour son premier roman, un jalon de jeunesse un peu lointain et quasi oublié. Même si valant tout à fait la peine quand même. (Notamment les deux dernières pages que je connais quasiment par cœur: « … cette sensation d’avoir trouvé sa voie, d’être sauvé, de n’être plus raccroché honteusement à quelque tromperie. D’être définitivement inaccessible. Etc. ») Or donc, en France, et notamment parce que c’était un sans diplômes, un non aligné, un qu’on ne cernait pas, jamais, on l’a laissé en marge des honneurs qu’il n’a pas arrachés lui-même. Mais je crois qu’il rêvait un peu, tout en plaisantant, à un triomphe rigolo, via l’Amérique. Une grosse renommée là-bas, les retombées terribles, financières, de prestige. Et alors peut-être, pourquoi pas, le Nobel. À refuser s’il était attribué sur pétition franco-française et esprit de clocher, mais à prendre, et comment!, si c’était un pied de nez venu des States.
— Et donc il aimait Roth pour se faire aimer de lui?
Peut-être bien.
