Proust améliore.
Tout qui le lit. Tout ce qu’il touche et touchait. Même, par exemple, un vers dont il fait citation et qu’au passage il modifie, à peine, et rend plus beau. C’est au moment où le jeune Marcel, un soir de fête à Combray, en promenade près du petit pont, écoute le mélancolique (et un peu faux) ingénieur Legrandin lui parler paternellement. « Toi, le liseur, lui a dit Legrandin pour l’appeler. Connais-tu ce beau vers de Paul Desjardins ? »
Voici l’alexandrin de Desjardins cité par Legrandin* : « Les bois sont déjà noirs, le ciel est encor bleu… »
Beau, en effet, et tout de suite le paysage et l’heure même de la scène nous apparaissent, dans la campagne littéraire de Combray.
Legrandin ajoute, avec admiration pour l’œil des poètes : « Quelle notation précise de l’heure où nous sommes, n’est-ce pas ? » Oh oui, très précise.
Et comme je lis lentement, sans hâte et sans espoir d’avancer ou d’arriver loin ni même au bout, je pose le livre et vais voir si ce Paul Desjardins est une invention ou un auteur bien réel que je ne connais pas. Je trouve sur un site italien la citation de la page de Proust et la référence de la citation de Desjardins. Je trouve ensuite sur un site américain le livre numérisé de Paul Desjardins, intitulé Celui qu’on oublie. Plaquette (quarantaine de pages) de vers à la mémoire de Lamartine. Je la parcours et je trouve le vers en question. Voilà. Et bien sûr, Proust améliore, puisqu’à travers la mémoire de Legrandin il a réduit au singulier le second hémistiche, limant la redondance des pluriels et magnifiant l’ampleur du ciel. Puisque le brave et très oublié (sauf grâce à l’auteur de la Recherche) Desjardins avait écrit, un peu plus lourd: « Les bois sont déjà noirs; les cieux sont encor bleus… »
(Les cieux sont, le ciel est. L’allitération cieux sont sonne comme saucisse. Mais le ciel est, c’est l’aile.)
Proust améliore, tous azimuts. Même sans faire exprès, sans s’en apercevoir. Et l’ingénieur Legrandin ? « Il sortit de sa poche une cigarette, resta longtemps les yeux à l’horizon. »
Rêveur.
* Tous ces suffixes en din rattachent l’ingénieur à lavallière flottante de la Recherche et ses moliéresque ridicules d’antisnobisme hypersnob, au brave Georges Dandin, le paysan enrichi qui rêvait de la noblesse.