Il faut écouter les grands créateurs. Par exemple Pessoa, qui écrit à la fin d’un poème : « être sensible, c’est être inattentif. » Si je me rappelle bien, Proust, dans sa description de l’ambiance de l’église de Combray sous l’influence des verrières colorées au soleil, évoque le phénomène de la vision latérale ou périphérique, où apparaissent des choses que la visée directe perçoit moins bien ou ne perçoit pas du tout. Chacun en a fait l’expérience sous un ciel étoilé, et les professeurs de sciences à l’école prennent plaisir à expliquer cette sensibilité marginale par la distinction des cônes et des bâtonnets sur la rétine. Cônes, centrés sur la rétine, vision en couleur; bâtonnets, situation périphérique, sensibles au mouvement, vision en noir et blanc. C’est un cas mécanique de perception inattentive. De ce que l’inattention seule perçoit. Perception bâtonnets! Porté au niveau de la perception totale de la vie (car notre corps complet, avec son histoire, est un organe perceptif total complexe en situation d’antenne), le principe de l’inattention prend des proportions qui sont énormes. Ce qu’on capte ainsi! Quelle pêche! Filet jeté de l’autre côté de la barque, côté inhabituel, côté inattentif, et crac, prise de choc, découverte!
Poésie cela s’appelle aussi, parfois. Ou découverte de l’Amérique (Colomb, le plus inattentif de tous les conquérants). Invention. Coup de génie. Mais aussi liberté. Indépendance. Je me demande même si ce n’est pas à coup de vision latérale-bâtonnets que les Mages d’Orient ont repéré et suivi leur fameuse étoile, c’est-à-dire le symbole, dans l’imaginaire occidental, de la science elle-même. Sensibilité nocturne, de ceux qui ne nient pas la nuit.