ELLE
Avec le temps, tu vois, je deviens tellement délicate que j’ai du mal à supporter les scénarios de films, les drames surtout.
LUI
Tu es bête.
ELLE
Peut-être mais par exemple, Jean Vigo, L’Atalante.
LUI
Oh oui, un beau film!
ELLE
Eh bien je regarde le début avec délices, ces images si belles et si simples, et le mariage, et l’amour à peine mélancolique des jeunes époux. Mais dès que je sens que le scénario conduit ces deux images vers des désaccords et un drame, je n’en peux plus, je m’arrête.
Surtout, j’en veux au scénario. Je le tiens coupable de galvauder un poème cinématographique si bien commencé. Il fait perdre toute son innocence au geste artistique. On sent qu’il est intéressé à faire souffrir ses personnages. Il nous les fait aimer, au début, juste pour avoir le plaisir de leur tordre le cou après et de nous voir pleurer.
On dirait ces méchantes bêtes d’adultes qui attendent leurs enfants au tournant de la vie. Histoire de leur dire: ah tu vois que c’est pas si facile, hein!
Parents qui se vengent. Parents salauds.
Voilà mon idée des scénarios.
LUI
Eh bien!
ELLE
Comme si le scénario était la haine vengeresse du discours pour les images.
Avant je pensais autrement, ou plutôt que je n’y pensais pas. Mais avec le temps… Avec le temps…
Je voudrais supprimer le son des films, tu vois, tous les grands classiques du cinéma parlant, rendus au muet. Ah je t’assure qu’on y verrait leur vraie poésie. Pas gâchée par le langage. Comme voir quelqu’un tout nu. Son beau corps.
LUI
Ou pas!
ELLE
Ou pas.
LUI
En plus, L’Atalante, ça se termine plutôt bien, non?
ELLE
Je ne sais pas, je ne peux plus aller au bout.