Nabokov lecteur

Nabokov disait à ses étudiants américains que, pour être un bon lecteur, il fallait lire avec amour.

Il insiste et répète le mot, presque jusqu’au sentimentalisme. Sur ce point je suis d’accord, on ne peut plus.

Puis il dit que lire, cela doit être une activité ruminante. Il dit: lire, c’est nécessairement relire. Lire, c’est avoir lu et y revenir. Deux étapes. Intéressant attachement, qui aurait pour effet de réduire la quantité de titres que l’on ambitionnerait de lire. Cette réduction serait du reste à notre avantage. Et Nabokov cite cette phrase de Flaubert (tirée d’une lettre à Louise Collet: « Comme l’on serait savant si l’on connaissait bien seulement cinq à six livres ! »

Enfin, l’auteur de Lolita et de Rires dans la nuit affirme avec grande acuité qu’il faut se départir des idées générales avant de lire un roman célèbre et, par exemple, ne pas commencer Madame Bovary en se disant: je vais y trouver une critique virulente de la bourgeoisie. Autrement dit: aborder les chefs-d’œuvre avec une innocente fraîcheur et plutôt se dire: voilà, je m’apprête à pénétrer dans le monde d’un magicien merveilleux (pour Nabokov, un grand écrivain est surtout un grand enchanteur), alors soyons attentifs aux moindres détails du spectacle.

J’aime cette lecture des détails, autour desquels se cristallise le souvenir qu’on garde d’un grand classique. Et qui libère le texte, précisément, de la monumentalité du classique, pour nous le laisser apprivoisé, subjectivisé et bien à nous, intime, amical, ni timide ni intimidant. De sorte que Madame Bovary reste pour moi, qui ai lu plus ou moins à la manière de Nabokov, je crois, le roman où un femme court de nuit vers la maison de son amant à travers les herbes d’une prairie et franchissant un ruisseau qui chante. Cet étroit ruisseau, je l’ai entendu, vu, et l’érotisme intense de cette nature finement ruisselante entre les herbes enjambées par Emma Bovary amoureuse, reste définitivement l’image maîtresse, l’image essentielle en moi du roman de Flaubert.

Tout ça pour dire que, quand Nabokov parle à ses étudiants américains du roman de Stevenson L’étrange cas du Dr Jekyll et de M. Hyde, la première chose qu’il leur dit (et qu’il faut retenir) c’est qu’on y boit du bon vin, que le roman est rempli de l’odeur de vin vieux et que Gabriel John Utterson, le personnage qui nous guide dans l’aventure, n’aime rien tant que le vieux vin moelleux, et que c’est merveilleux. Que c’est en somme et surtout un roman succulent. Et une méditation sur le bien et le mal ou sur les dangers de la science sans conscience? Oui, oui, sûrement. Mais enfin, ces bons vins!

Voilà.

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