Est-ce que ça vous paraît drôle que, lors de mon premier séjour à Naples, arrivé par l’avion du soir, en février froid, cherchant mon chemin dans les rues pentues sous San Martino, j’aie glissé sur le pavé mouillé — il pleuvait, l’éclairage public trouait la hachure noire d’une nuit très déserte, et personne ne m’a vu, je crois, me tapant douloureusement le coccyx au sol et me relevant avec des jurons. Et qu’arrivé au logement, ayant, après la bouteille de bière laissée aimablement par le propriétaire au frigo, ouvert le Piéton de Naples de Dominique Fernandez acheté à l’aéroport, je sois tombé, par hasard mais directement, sur cette phrase-ci: « On se tord les pieds sur les pavés disjoints, qui deviennent des patinoires dès qu’il pleut. »
Sur le moment, je n’ai pas ri. J’étais en colère. J’avais quitté Paris plein de frustration.
Aujourd’hui, j’ai les yeux contents sur la baie bleue, les îles flottent comme des nuages, à gauche je vois même l’U du Vésuve, et, assis dans un fauteuil de lanières jaunes sur un toit terrasse (je n’emploie pas le mot rooftop), je rouvre cet exemplaire usé du Piéton de Naples, trouve en marge de la phrase en question l’annotation au crayon noir « Va fanculo« , et me souviens de cette nuit-là, Naples, il y a trois ans, premier séjour, arrivée sous la pluie, la nuit, et l’enchaînement des malchances.