Joyce toujours s’avérant
Pourquoi tel ou tel passage particulièrement difficile dans Ulysse s’avère-t-il finalement tellement beau?
1.
Un jour, je visitais le parc naturel d’Atambawa avec un guide nature plutôt autoritaire. Au passage de l’Ambadao, il nous dit seulement: je vous interdis de franchir les cent prochains mètres en moins de vingt minutes. En dépit de notre bienveillante docilité, il faisait la moue, nous fit faire demi tour, repasser le pont de cordes qui longe la falaise. Mais cette lenteur forcée et ces repassages nous permirent de voir par nous mêmes et de découvrir l’inoubliable beauté de gravures rupestre paléolithiques mises au jour le mois passé et non encore annoncées sur la page web du Parc. Passer, repasser.
Joyce, pareil.
Et puis non. La comparaison n’est pas bonne. Faudra que je trouve mieux.
2.
Essayons autre chose. Ceci.
Je remprends au hasard les dix premières pages de la section 8 de la deuxième partie de l’Ulysse, et qu’ai-je saisi? Rien. Enfin, si, j’ai vu des images percer dans une brume épaisse, des silhouettes, et entendu des phrases, pas toujours complètes, en n’ayant pas non plus identifié précisément qui les disait. Deux serveuses, ça c’est sûr, à un comptoir. Et des types qui jouent au piano en chantant une vieille ballade irlandaise dont les paroles se mélangent avec la scène que je lis. Et il y a quelque temps j’étais avec un enfant au musée de l’Orangerie, dans la salle des Nymphéas de Monet, et l’enfant plutôt distrait jusque là, séduit par les grandes images mais n’ayant pas compris qu’il s’agissait de nénuphars, voyait des personnages et des objets, comme on en trouve dans les nuages. Avait-il tort, l’enfant? A-t-il si mal vu les Nymphéas?
Mais non, là encore, la comparaison ne me va pas. L’impressionnisme de Joyce, oui, c’est ça, mais c’est autre chose.
3.
D’autant que, après relecture lente, tout est à peu près clair. Qui parlait, qui disait quoi, où on était. Avec un gros doute finalement: cette mise au point valait-elle la peine? Vraiment, la question se pose. N’est-ce pas aussi vain que de tracer les contours des formes que Monet a laissées floues?
Bon. On verra.
Parce que: les Nymphéas de Monet ont-ils le moindre rapport avec des nénuphars nets? Pas sûr. Les nénuphars nets n’ont pas d’existence, le flou impresionniste n’en est pas la déformation ou la modification. La vision subjective incomplète et mélangée dans Joyce n’est pas non plus, alors, une représentation floue d’un objet existant par ailleurs de manière nette. Les Nymphéas nets n’ont pas existé et ceux de Monet sont bien les seuls, là. La réalité objective n’a pas existé non plus de cette demi-heure de Bloom au bar de l’hôtel Ormond et des deux barmaids (rousse et blonde), et des clients et de Simon Dedalus au piano, et de Ben Dollard, ténor ventru, et de Richie assis avec Bloom. Non, non. Chercher le spectacle objectif net à travers le texte flou des Nymphéas, pardon, d’Ulysse, revient à chercher à construire une réalité seconde, et pas du tout à retrouver la réalité première.
Bon. On approche.
Car quelle part fait-on à ce qui, dans le langage, ne sert pas à distribuer de l’information? N’est pas destiné à communiquer objectivement? Quelle part fait-on à ce qui, dans le langage, échapperait à la fonction référentielle de la communication — et serait néanmoins essentiel? Ce langage « sans valeur d’échange », qu’évoque André Breton? Ou plus précisément: « sans valeur d’échange immédiat » (L’Amour fou, premier chapitre.)
Commencerait-il à être question de poésie, dans un sens au fond inhabituel et plus terrible? Car, au commencement, était la chose? Sûr? Ou bien: le verbe?