Ciel de silence

1

La montgolfière était prête. Le ballon, gonflé. Ça tirait vers le ciel et dans les amarres tendues le vent sifflait parfois. Il en fallut peu, et c’était fatal, pour qu’elles cédassent. Alors le ballon, habité, s’éleva. Sans prévenir. Nul ne regardait à ce moment là et l’habitant de la nacelle lui-même ne sut jamais très bien quand cela s’était passé, exactement. Ni tout à fait comment. Et le doute lui reste, en voyant au sol les êtres minuscules: est-il encore avec eux, en bas — puisque lui aussi est tout petit? Où est-il vraiment loin, parti, haut?

Pourquoi les entend-il encore, si bien, si distinctement, si fort — tellement que c’en est dérangeant ? Pourquoi, en revanche, eux, ne semblent-ils plus l’entendre du tout, ou guère, ou mal, ou avec retard et décalage? Quelle est la réalité de cet étrange ciel de silence?

2

Du point de vue de la pensée, il n’était pas impossible que le décollage eût un rapport avec ce retournement de conscience, que le verbe fût venu avant la chose. Que le mot et la parole et le langage, en vrai, fussent au commencement avant les choses qu’ils nomment ou désignent. Et cette priorité d’être de la parole était un grand vent, un souffle disons, irrésistible, et qui devait fatalement emporter un ballon comme celui-là, à peine tenu au sol et dessiné pour les altitudes. Un décollement autant qu’un décollage. Et la question certes se posait déjà là-haut de comment on s’alimenterait, les choux ne poussant pas dans les nuages.

3

Et la réponse semblait tenir à la possibilité du mot chou de nourrir aussi bien ou mieux et autrement, mais sans défaut, que le chou chose. Car si la chose pouvait passer pour avoir un impact autrement plus réel que le mot, il se pouvait aussi bien que le mot, enfin la parole, étant premier, eût un impact double, en tant que mot et en tant que chose. Impact quantique en quelque sorte, plus difficile à prévoir, mais assurément inestimable, et d’une balistique à ce point inattendue qu’elle donnerait forme aux trajectoires mêmes de l’espérance.

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