Je me suis aperçu lors de la naissance de mon premier enfant que le récit qu’on en faisait, ma femme et moi, aux amis et aux proches (circonstances, comment s’était comporté le médecin, quelles furent nos impressions, nos angoisses, nos surprises, nos joies) ne correspondait en rien à ce que nous avions, sa mère et moi, vécu. Il s’agissait, de manière involontaire et forcée, d’un récit conventionnel destiné, avec ses variations propres, à confirmer le thème ou récit habituel de ce type d’événement à l’intérieur d’un milieu social donné.
Aucun moyen de sortir du conformisme, d’échapper au récit obligatoire, profondément intégré en nous, sans même que nous l’eussions su, et tellement intégré par nos interlocuteurs que, fût-il original, notre récit n’eût existé dans leurs oreilles que sous la forme qu’ils attendaient.
L’autisme du langage m’apparut. À ma vénérée femme également. Avec violence et tristesse. Le nouveau-né sous nos yeux semblait d’accord et triomphait naturellement de ce langage raté : vos mots sont du bruit sans substance. Rien ne rend compte dans ce que vous racontez de ma naissance, de mon existence. Voilà. N’en faites pas un plat. Chacun fait ce qu’il peut!
Et touché, atteint, par l’extrême fausseté, je voyais la chair du bambin comme unique substance réelle et seule parole vraie, patente, solide. Oh mon enfant, qui en naissant mettais fin d’un coup au langage faux. Un silence était né en moi, en même temps que toi. Et de ce silence, sans espoir excessif de communication, je commençai à repartir à fond vers la poésie.
Fatalement!
Alors voilà. Depuis, tout ce que j’entends autour de moi ne forme qu’une vaste et tridimensionnelle diaprure plus ou moins luxueuse, plus ou moins miteuse, étoffe de la générale dissimulation. Et l’écriture, lente et seule, en moi tend des bras suppliants vers le sens. Le sens. L’original, quoi. Le style.
Oh!