Ce que Joyce

Ce que Joyce

Ce que Joyce capte, c’est la source continue de langage au fond des corps. On parle de « flux de conscience », mais l’expression me paraît ou surannée ou franchement puritaine. On est au cœur verbal de la chair, des corps , des gens en tant que corps incessamment verbal.

Cet incessant de la source du langage en nous me rappelle, un peu plus tard, ce que Breton souligne à son tour dans le Manifeste du surréalisme, quand il définit l’homme comme « rêveur définitif ». Et qu’il appuie, insistant sur le caractère incessant de ce qu’il appelle la pensée et qu’on nomme ici langage : « au moins de la naissance de l’homme à sa mort, la pensée ne présente aucune solution de continuité ». Laissons de côté cet extraordinaire « au moins », qui ouvre un abîme et ne songeons qu’à cette continuité de la « pensée », du jour de la naissance au jour de la mort, au moins, et qui prend donc pour Breton toutes les formes du conscient et de l’inconscient, de la veille et du sommeil, c’est-à-dire du rêve.

On ne cesse jamais d’être langage. On est langage peut-être avant de naître. Stop. Ça suffit. Pas plus loin. La pensée nous a catapultés.

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Alors le hasard, c’est-à-dire l’aimant, me fait tomber sur cette page de Lacan — vraiment le hasard, car le livre n’est pas à moi et les soulignés (au stylo noir!) non plus — dont je colle ici une photo prise dans l’étonnement. Ou la simple surprise, le plaisir des esprits qui se rencontrent. Puisqu’en effet Lacan place le langage dans la corporéité même des individus, matière mêlée de chimie et de signifiant. Langage inséparable, inextricable, dans l’être corporel humain. Le langage, écrit-il, « dont l’homme devient la matière. » Fortiche!

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D’où alors il faut revenir à Joyce qui, dans la onzième section de la grande deuxième partie d’Ulysse, profitant d’une longue parodie de discours moyenâgeux, glisse des traits de théologie dogmatique drolatiques par un côté mais directs et explicites néanmoins. Notamment (cette section se déroule dans une maternité, parmi les cris des parturientes et des nouveaux-nés!) à propos du verbe qui s’est fait chair, dans le ventre virginal. Et on le sent tout près de son sujet, là, Joyce: le verbe corps, le corps verbe. Car aussi vrai que le verbe s’est fait chair, dit-il, la chair à son tour, dans l’esprit du créateur, devient verbe, nom, mot. Et mot qui ne passe pas! Éternel! Consubstance corps et mots, chair et verbe. Attention : littérature!

Mais qui donc sent ou vit sensiblement ou ose sentir en lui-même cette consubstantialité? (Qui ose se dire: je suis langage?) Est-elle seulement sensible? Est-elle réelle? Se produit-elle à un certain moment? Est-ce une question de volonté? De progrès? Est-ce un seuil qu’on franchit? Une conversion? Ou est-ce donné si tôt qu’on n’a plus jamais l’âge de s’en apercevoir?

« Omnis caro ad te veniet* » , met Joyce dans la bouche de Stephen Dedalus (p. 565). Et : « Ès ventre la femme le verbe s’est fait chair mais en l’esprit du créateur toute chair qui passe devient le mot qui onques passera. »

Comprenne qui pourra ou qui voudra!

Quant à moi, je jette l’éponge.

Dans Écrits II.

* « Vers toi viendra toute chair ». Psaume 65. Dans la traduction de L. Second: « Tous les hommes viendront à toi. » L’original hébreu a entre 2500 et 3000 ans. Référence, révérence.

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