Parole parole

Parole parole

Il y a dans Jacques Ellul, La Parole humiliée, le premier livre de lui qui me déçoive, une affirmation somme toute assez banale: l’image laisse moins libre que la parole, parce qu’elle s’impose plus immédiatement et qu’on ne peut pas du tout échapper à ce qu’elle nous montre. J’aurais été d’accord avec cela, je crois, par le passé. Et cela pourrait même être un truisme. 

Je m’interromps, je regarde à gauche par le hublot: oh, les Alpes, crêtes, vallées, coulées figées de sédiments, petits serpents de rivière là-dessus, noblesse montagneuse, souvenirs d’Hannibal, éléphants, glaciers et neiges plus si éternelles que ça. 

Je reprends. 

Je me souviens très bien. À un enterrement. Je suis dans l’assemblée, église caillante, et le discours du prêtre, tellement insupportable à entendre. Or je ne pouvais ni sortir ni me boucher les oreilles. J’étais réellement contraint d’entendre et de comprendre. Impossible (jamais je n’avais réalisé cette douloureuse, cette terrible nécessité) de ne pas comprendre. C’était exprimé en français, dans un micro, bien amplifié, et aucun moyen au monde ne me permettait de m’abstraire de la signification de ce que disait cet énergumène. Pardon pour lui. J’étais à la torture. Non, la parole ne diffère pas de l’image sur ce point et les signifiés s’imposent avec une immédiateté impérieuse à quiconque est exposé aux signifiants. L’étreinte physique, le véritable étau, du signifiant et du signifié, ou plus simplement de la parole proférée et du sens qui se forme dans la tête ne me laisse aucune échappatoire, aucune échappée possible. Au moins autant que l’image. 

Alors j’avais envie de renvoyer Ellul à la lecture de Pavel Florenski. Ce qu’Ellul, s’il vivait encore et si nous nous étions connus, aurait certainement fait avec joie et empressement, car je n’ai jamais fréquenté les livres de quelqu’un chez qui l’on sente a ce point la joie d’apprendre et de penser. 

Florenski? Quel livre? Un extrait d’un de ses grands traités où il envisage la linguistique comme une section de la physique, les mots ayant pour lui une réalité matérielle, des forces, des directions, et des impacts mesurables physiquement. Bref. 

Oreilles bourdonnent. On atterrit dans quinze minutes. 

Alors je songe à un corollaire: le mensonge comme violence. Le mensonge comme torture ordinaire spéciale. 

Suffit. 

Venise approche. Je vois la petite ombre de notre avion qui nous poursuit et parfois nous devance. 


Post scriptum

Lire un mauvais livre ou entendre de la mauvaise poésie peut, pour la personne exercée en ces matières, constituer une douleur très élevée sur l’échelle de Richter. Moi qui vous le dis.

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