Ambiguïté
Ce jeune homme admire depuis le bord de mer un bateau de couleurs mené par un pêcheur, taches émeraude et crème ballottées sur les flots semés de soleil; moins rêveur et soucieux de le tenir les pieds sur terre, un homme plus vieux et plus vulgaire à ses côtés, peut-être son père, en tout cas un familier: « Joli joli peut-être, mais avant tout c’est son gagne-pain, à ce gaillard! »
Je me rappelle cette scène et cette remarque, aujourd’hui, en regardant un tableau impressionniste au musée d’Oslo, représentant notamment un de ces bateaux de pêche de mêmes couleurs, devant une mer semblablement semée de soleil et d’été. Assurément cette barque un jour fut le dangereux, le laborieux gagne-pain d’un humble et rugueux pêcheur. Mais en fin de compte, qu’est-ce qui dure? Qu’est-ce qui a duré? La beauté ou la fonction pratique? C’est la question parallèle à celle que l’on pose au jeune Baudelaire (et à tant d’artistes): veux-tu devenir un avocat respecté ou un poète sans gagne-pain? On sait que Baudelaire a fait le choix qui fâchait sa mère et son beau-père, qu’il a gâché sa petite fortune, fut mis sous tutelle et vécut bientôt dans une douloureuse et humiliante étroitesse. Mais l’homme plus vieux et plus vulgaire à ses côtés, pas tout à fait son père, en tout cas un familier, avait-il raison de lui tenir les pieds sur terre et de lui dire de penser au gagne-pain? C’est bien beau de rêver, mais il faut songer à l’avenir! À ce qui dure!
N’est-ce pas?