À Venise, l’extérieur est si beau qu’il devient un intérieur. On peut sans paradoxe affirmer que Venise est véritablement un très grand intérieur à ciel ouvert.
On pourrait détailler: un immense palais à ciel ouvert dont les palais particuliers sont des chambres, des éléments. Ou une énorme église à ciel ouvert doit les différentes églises sont les chapelles collatérales ou rayonnantes, non éparses mais originalement organisées.
C’est cet intérieur à l’extérieur et donc aussi cet extérieur intérieur ou intériorisé qui frappent les visiteurs et suscitent l’adhésion d’un si grand nombre. Ces photographies incessantes… ce plaisir des yeux…
Sur le vaporetto, dans la ville que l’eau multiplie, on est en permanence avec la beauté, elle rejaillit sur chacun, qui, si laid ou vulgaire qu’il soit ou puisse paraître, ressent intimement et même naïvement cette promotion de pion en dame. Parce que Venise est belle, je deviens beau. Venise me peint. Je deviens une œuvre d’art. Son extérieur spectaculaire et intime tend un miroir à mon intérieur oublié, négligé, mal aimé et mal fagoté, et c’est moi-même que je vois dans le visage de Venise.
Voilà l’œuvre de la beauté, en général, mais à Venise spécialement, parce que complètement.
Aussi Venise plaît-elle davantage encore aux gens simples. Et ce tourisme massif est vrai. Les gens compliqués, intellectuels et artistes, redoutent souvent, à un moment ou un autre, cette extériorisation de leur intérieur. Ils ont souvent quelque chose à cacher, une pudeur mal placée, ils tiennent trop à leur laideur dissimulée, ils récusent à quiconque le droit de les désigner, fût-ce pour leur déclarer de l’amour. Et cette faussse pudeur jalouse leur fait mettre, même aux plus apparemment enthousiastes ou connaisseurs, un bémol à Venise et la fuir finalement, ou la calomnier un peu, beaucoup, discrètement, en passant.
Les gens trop intelligents ne veulent pas être sauvés.
À Venise, la beauté se montre et la beauté regarde. Passive et active. Beauté spectacle et beauté œil, simultanément gemme et pupille. Elle vit. À Venise, toute perspective est renversée, c’est-à-dire rétablie. Et le beau vous transforme. La beauté ose dire: je suis ton image!
Et puis les gens oublient, se lassent, n’y croient pas, ou plus, après ce petit moment de plaisir flatteur passé. S’en vont.
L’éternité repassera.
Post scriptum: Dans ses souvenirs de Venise, Chateaubriand a cette phrase sur les édifices de Venise, où je veux voir autre chose qu’une simple description: « leur magie intérieure égale leur magie extérieure. » (Mémoires d’outre-tombe, 4ème partie, livre XL, chap. 4.) Il y dit aussi ce souhait qu’ont (pourquoi ? C’est un mystère fort.) formulé beaucoup d’écrivains : « Que ne puis-je m’enfermer dans cette ville (…) ! Que n’y puis-je achever d’écrire mes Mémoires à la lueur du soleil qui tombe sur ces pages ! » Ravissement de relire ces pages des Mémoires ! Et tout comme l’intériorité révolutionne l’extériorité, Chateaubriand note un autre (mais le même) renversement en admirant le palais des Doges: « un édifice renversé planté sur son léger couronnement et dont l’épaisse racine serait en l’air. » Ce qui est en haut pour le commun, à Venise est en bas. (« Dans toute construction la base est ordinairement fort; le monument diminue d’épaisseur à mesure qu’il envahit le ciel. le palais ducal est tout juste le contraire de cette architecture naturelle: la base, percée de légers portiques que surmonte une galerie en arabesques endentées de quatre feuilles de trèfle à jour, soutient une masse carré presque nue: on dirait d’une forteresse bâtie sur des colonnes. »
Car « Venise entière est un trophée. »