Traversées

Cela faitsait longtemps que je voulais le voir, ce saint Sébastien dont un ami m’avait parlé, peint sur un mur, tout criblé de flèches, comme il se doit , et les archers peints… sur le mur d’en face. Les flèches supposées donc voler dans l’espace entre les deux murs, traverser la nef, l’air, le vide.

Je l’ai cherché longtemps. Des années. Sans le trouver. C’était à Venise, et c’est tout ce que je savais. J’ai cru l’identifier dans le saint Sébastien qui est au musée de la Cà d’Oro (Mantegna), mais je me mentais évidemment, puis qu’il n’y a pas d’archers et que le panneau est isolé.

Je me suis consolé en trouvant dans la sacristie de La Salute un chef-d’œuvre de Palma le jeune (je crois), deux panneaux d’orgue où lon voit, sur l’un, Saül jetant sa lance et, sur l’autre panneau, David l’évitant de justesse (on se souvient de l’épisode biblique: le roi Saül exaspéré d’entendre David chanter au Seigneur… et se promettant de le clouer au mur d’un bon coup de javeline!). Ce n’était pas si mal, mais les deux panneaux ne sont pas vraiment éloignés l’un de l’autre, en théorie, puisqu’en fermant l’orgue (ce à quoi ils servent) ils s’accolent comme des portes de placard. Mais enfin, dans la sacristie, les deux panneaux sont accrochés au mur (l’orgue n’existe plus) à une certaine distance l’un de l’autre et cela fait illusion.

Finalement, aujourd’hui, je l’ai trouvé. De façon très logique, cela se trouve dans l’église Saint-Sébastien. Celle qui jouxte le bâtiment moderne de la faculté des Lettres de l’université Cà Foscari. Qui pendant des années disparaissait, de l’intérieur, sous diverses campagnes de restauration et qui se présente désormais toute fraîche et comme neuve. Cinq cents ans sont comme un jour à Venise — merci en passant aux mécènes américains dont les noms figurent à l’entrée sur un panneau, par ordre de plus grosse donation). Or voilà que, dans cette église entièrement décorée par Veronese, et où il est enterré, dont je croyais aussi connaître fort bien le programme iconographique à vrai dire assez varié (plafonds narrant l’histoire d’Esther, martyrs multiples et visions de la Vierge dans le chœur, œuvres de jeunesse dans la petite sacristie, etc.) je découvre en levant les yeux vers cette partie des murs fresqués qui est tout au-dessus, partiellement dissimulé par l’espèce de jubé haut où se postaient jadis les chœurs de chanteurs, un groupe d’archers dans des tons frais et tendres, jaune, vert, rouge blanchi presque rose. Électrochoc mémoire : je me retourne. Ne vois rien d’abord (ce haut jubé cache tout), et vais d’un pas pressé presque embarrassant dans l’église si calme et si lente jusqu’à l’autre bout de la nef. Et voilà: un saint Sébastien recevant les projectiles lancés par les archers en face. Oh, ces flèches invisibles, oh leur traversée de la nef! Oh ce léger sifflement! Là et pas là; présentes imperceptibles. Oh petit miracle d’art compénétrant le réel, espace double, copropriété fiction réalité, visible invisible, oh flèches si vraies, les plus parfaites de l’histoire de la peinture. Insurpassables. Éternelles en leur traversée. Là! Là!

Bien sûr, les gens devaient se demander ce que je regardais! Ce que je voyais, dans l’air, dans le vide!

Laisser un commentaire