Musique échecs
Les échecs à leur tour sont une version du silence. C’est-à-dire de la musique. (On trouvera bientôt que toutes les activités sont une recherche plus ou moins heureuse du silence. Mais que faut-il donc en permanence faire taire?)
Chaque pièce aux échecs en menace d’autres. Chaque menace s’exprime sous forme d’une force vis-à-vis des pièces adverses: puisque ma pièce est ici, ta pièce est repoussée par là, ou attirée par ici, ou détruite. De la relative neutralité de l’échiquier de départ les mouvement du jeu font un champ de forces et de tensions de plus en plus explosif. Une partie bien jouée offre en milieu de jeu un complexe de forces en tension et en équilibre perpétuellement mouvant, solide et mobile, parfois extrêmement serré comme un noeud multiple où l’on ne cesse de tirer, attendant, espérant, prévoyant la rupture du fil, des fils, de l’écheveau. Or ce complexe est composé de figures, qui sont les mouvements potentiels des pièces. Le cavalier trace autour de lui une floraison de probabilités de présence (ses huit déplacement-positions possibles forment en effet une corolle); les fous projettent devant derrière des diagonales en X et les pions ont comme deux antennes divergentes devant eux. Et ainsi de suite. Voilà l’équilibre, qui est exactement comme une harmonie en solfège: la défense Caro-Kann pourrait s’entendre comme un accord de septième diminuée, dans sa variante d’échange, ou comme une ouverture en mode mineur, qui passe brusquement en majeur dans sa variante d’avance; l’ouverture italienne, la plus classique, sonne comme l’ut majeur d’emblée.
Les comparaisons sont nombreuses, faciles, mais pas seulement par synesthésie ou plaisir métaphorique. La correspondance est plus intime et la succession des figures sur l’échiquier, qui est tout sauf le fruit du hasard chez les adeptes chevronnés, obéit à des règles de successions possibles ou déconseillées, classiques ou osées, naturelles ou dissonantes, exactement comme cela se produit aussi dans la composition harmonique d’une pièce musicale, avec ses cadences parfaite, plagale majeure ou mineure, rompue… De sorte que rien ne ressemble plus à une salle de concert qu’une salle où un public silencieux et concentré assiste, les jambes croisées, le front sur la main, s’efforçant de ne pas tousser, au match de Kasparov contre Karpov, de Fischer contre Spassky, de Carlsen contre Caruana. Et le plaisir qu’il y a à revoir les grandes parties, à les retenir par cœur, à se les rejouer, est exactement symétrique au plaisir intime de celui qui, sachant bien lire la musique, pose les yeux à la vitesse ou avec la lenteur qu’il veut sur la partition d’une sonate de Beethoven ou d’une fugue baroque. Entre chaque coup, une harmonie spéciale s’étire, complexe comme un accord de Boulez, explosante-fixe, calme et extrêmement chargée de tension potentielle. De la stridence à l’harmonie paisible. Dans un vaste et intense silence.