Deux conséquences de l’ultraprésence (Joyce, Ulysse)

Deux conséquences de l’ultraprésence (Joyce, Ulysse)

On a vu (précédemment) que l’ultra-présence selon Ulysse détruit en grande partie la notion même d’absence et d’oubli. Ou du moins les relativise, renversant la hiérarchie habituelle qui veut que l’absence et l’oubli dominent énormément, par la quantité et par la force de fatalité, une présence et une mémoire par nature fragiles et passagères. Renversement donc de cette perspective, et cela est très bon, vrai, fort.

Mais il reste deux choses à préciser.

1. D’abord, j’ai dit que le régime de l’ultraprésence mettait la présence corporelle au rang de modalité parmi d’autres d’une présence générale, spirituelle ou fantasmagorique. Cela appelle une nuance. Car il reste le corps pensant, celui qui est cause de la pensée, celui qui émet la pensée et qui la loge et la nourrit, mais qui n’est pas dans la pensée. Ce corps-là, obscur corps cause, semble antérieur à la pensée et impossible à éclairer. Omniprésent mais inappréhensible. Joyce d’ailleurs l’exhibe beaucoup dans le roman, et toujours par ses aspects de pesanteur sourd-muette: intestins, ventre, entrailles, rognons, tripes, gras et donc aussi digestion, pets, etc. (Le sexe dans Ulysse appartient tout à fait à la part lumineuse et fantasmagorique et pas du tout, étonnamment, à la part du corps cause obscur.) Le contraste entre ce corps sans lumière et toute la lumière incessante des visions démultipliées du réel, est la raison du sentiment puissant d’un clairobscur quasiment caravagesque qui se dégage de la lecture d’Ulysse.

Aussi y a-t-il une tension forte et non résolue entre l’ultraprésence lumineuse en quelque sorte multi-infinie, et le corps qui la cause et néanmoins lui échappe. Ces deux registres sont frappants. Ils sont d’ailleurs parallèles à la dissolution synthétique du temps (passé, présent, futur) dans les visions de l’esprit, d’une part, et à l’obstiné résistant instant présent où le corps cause est bien obligé d’exister et de toucher le réel. Bien sûr, l’itinéraire de Bloom dans Dublin semble un aspect au fond dérisoire d’Ulysse et résumer ce roman à une promenade dans la capitale irlandaise (voir le sympathique Bloomsday) paraît extrêmement (bourgeois et) réducteur. Néanmoins, l’itinéraire est là, irréductible cause, racine, attachement au sol d’un temps et d’un espace qui ne laisse vivre l’individu, cette multi-explosion continuelle de la pensée, qu’au rythme mesquin du goutte-à goutte de ses minutes et de ses pas.

2. Ensuite et enfin, du corollaire que j’ai tiré de l’ultraprésence, en disant que les diverses et incessantes images du moi vivent autant que le moi (c’est-à-dire que le moi n’a d’autre mode d’existence que ces images incessamment captées et formées par soi-même et par les autres), il faut déduire encore une conséquence assez jolie. Dans le monde selon Ulysse, donc, le moi vit dans ses images, et ces images vivent ici, là, en nous, dans la mémoire des autres. Ce qui m’intéresse c’est ce vivre. Elles vivent. Elles ont en quelque sorte une vie qui échappe au moi dont elles sont l’image. Et cela prend un sens particulièrement émouvant quand on songe aux morts. Non seulement ils survivent, mais ils s’accomplissent selon les désirs de ceux qui pensent à eux. Ainsi la poignante vision que Bloom a de son fils Rudy, mort à la naissance (âgé d’onze jours, précisément) et qui aurait eu, au moment où se déroule l’action du roman (le 16 juin 1904), onze ans, est celle d’un enfant… d’onze ans! Bloom épuisé après la nuit forte en émotions de Circé, revenu au calme dans la nuit noire et transparente, a la vision inopinée et magnifique de son fils habillé en collégien, mais avec des attributs apocalyptiques sublimes (petite canne en ivoire, pierres précieuses boutonnant son gilet, etc.) Le petit Rudy mort à onze jours a, en fait, continué de grandir. Au moins pour exister dans cette image de son moi à onze ans, apparue à son très sensible et inconsolable père Léopold Bloom.

Quoi? N’importe qui mort en bas âge développe néanmoins dans la sphère spirituelle sa personnalité complète? Au bout du compte, tous et chacun auront eu la même quantité de vie? Et tous les visages de tous les âges?

Mais oui, Léopold. Mais oui.

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