L’ultra-présence selon Joyce
Joyce, dans Ulysse, parle beaucoup de Shakespeare. Il le fait même apparaître dans un miroir, sans barbe, et parler (c’est dans la scène du bordel de Mme Cohen, partie II, chap. 12). Et au fond, ce qui intéresse Joyce dans Shakespeare, ce sont précisément les très fréquentes apparitions, les fantômes. Les revenants. Dans Hamlet, évidemment, le spectre du père assassiné. Fantôme, apparition: présence de l’absent. Et fantômes à répétitions, partout, obsessivement: ultra-présence. Or c’est bien sur cette ultra-présence de l’absent que tout Ulysse se trouve écrit.
Je relis ce chapitre 12 dans mon exemplaire Folio tout corné, et retrouve avec plaisir quelque glose marginale au crayon, notation minuscule et presque effacée: « Apparition de la mère de Stephen, morte au début. Apparitions à tout bout de champ. Ultra-présence. Le réel est plus profond que la mémoire, on pouvait s’en douter; mais aussi plus vaste que l’oubli. Ce qui étonne davantage. Puissance de la rhétorique de Joyce, qui va, stylo-loupe, enquêter sur les présences multimodales de tout dans chaque instant. Continents pour ainsi dire vierges. »
Je reprends la réflexion. On pourrait dire rêverie.
Le mode de cette ultraprésence de l’absent, c’est-à-dire les fantômes, les évocations, les visions, permanentes dans Ulysse, est creux. Ils n’ont pas plus de réalité (mais pas moins) que des personnages de théâtre. Raison pour laquelle le chapitre où ils apparaissent en masse (le chap. 12 de la partie II, surnommé « Circé ») est rédigé comme une pièce de théâtre. Mais ce mode creux ou mental voire fantasmagorique des apparitions n’ôte rien à leur présence. Elle en définit justement le type et la manière. Ainsi, dans le monde selon Ulysse (ou selon Joyce écrivant Ulysse), toutes les présences, même les présences classiquement considérées comme concrètes et logiques, palpables, corporelles, de chair et d’os, ne constituent que des modalités variées ou des moments, d’une présence plus généralement mentale. Fantasmagorique. Spirituelle. *
Au-delà encore. Les présences étant à chaque fois subjectives, différentes pour chacun, on peut dire qu’un objet a autant de visages ou d’aspects qu’il y a de sujets qui le perçoivent. Ceci est la base même de l’art romanesque et le trait le plus évidemment poussé à l’extrême par Joyce dans Ulysse. Le point de vue détermine la réalité. L’intéressant étant ici d’en déduire que chaque aspect, chaque image subjective d’un objet est, dans le monde selon Ulysse, la présence de cet objet. Ainsi, chacun existe dans tous les aspects de lui perçus par d’autres. Aussi existe-t-on, selon Ulysse, autant de fois qu’il y a de perceptions de nous, c’est-à-dire d’images de nous. Ces images sont notre présence chacune aussi bien que nous-mêmes. Et les multiples mois de moi-même, tous entièrement légitimes, créés sans mon contrôle par la percpetion des autres, existent tous et se promènent dans l’espace et dans le temps, loin de nous bien souvent, nous survivant beaucoup, entés aux cerveaux de tous ceux qui directement et indirectement nous connaissent, nous ont connus. Multiplicité vertigineuse et radioactive. Explosion démographique subite! Pas pour rien qu’il lui a fallu un roman de mille deux-cents pages pour décrire une journée. Et encore! De façon tellement parcellaire! Réactions en chaîne, infinis engendrant des infinis continûment!
On rejoint parallèlement la vieille et drôle théorie des spectres, chère à Nerval, Gautier et Balzac, qui voulait que le visible fût une infime couche de matérialité corporelle rayonnant et captée par les yeux. L’image se déplaçant à la manière des odeurs.
Il existe un corrollaire fascinant à cet axiome. Si toutes les images de moi sont des réelles présences de moi, alors les autres ont autant de part que moi-même dans la construction de ce que je suis et de ce que je vaux. Ainsi un être bienveillant créerait autour de lui des versions meilleures des gens qu’il rencontre. Ainsi aussi pour les malveillants, qui font proliférer des pires. Il faut rêver à ce corollaire, entrevoir les vertiges qu’il dessine, et ce qu’il suggère de la puissance du mensonge sur le réel. Il fait d’ailleurs nettement résonner la pensée de Nietzche, telle que reprise un jour par Aragon et que j’aime à citer : « Il n’y a rien de plus ignoble que de s’expliquer les actions des autres par des motifs bas. Au contraire, il y a avantage à se les expliquer par des motifs élevés. Bien sûr, on peut se tromper parfois gravement. Mais qu’importe qu’on se trompe. Au bout du compte, on y gagne à se tromper. » (Aragon, qui avait soutenu Staline, y voyait certainement un moyen de se sauver. Ce qui est fait.)
* Ce point appelle une nuance et un développement, que je noterai ailleurs. (ici)
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