Du temps et de l’argent

Le temps c’est de l’argent. Adage en apparence sensé, à deuxième examen inepte et finalement à nouveau sensé.

Comment un enfant des classes laborieuses le comprend-il? Il ne faut pas paresser, mon petit, il faut suer et travailler, perdre son temps c’est perdre le pain qu’on mange. Voilà.

Comment un fils de bourgeois peut-il le comprendre? En son sens premier, puisqu’il s’agit d’un adage capitaliste: l’argent doit être investi ou placé, de sorte qu’avec le temps, il donne de l’intérêt. Le temps est donc, littéralement, de l’argent dans un monde où le prêt à intérêt est non seulement autorisé (ce qu’il n’était pas, pendant des siècles, en Europe) mais s’est transformé en vertu et en valeur morale. Puisqu’il est honteux et moralement répréhensible d’investir à fonds perdus, de dépenser plus qu’on ne gagne, de ne pas prendre grand soin de son argent et d’être mauvais gestionnaire en général.

Si le temps est de l’argent, alors l’argent est partout, en tout et perpétuellement vivant, pas d’échappée, pas d’échappatoire, pas de sabbat, pas repos, pas de répit. Soit tu travailles pour l’argent, ô toi le laborieux, soit tu prends soin, sers et fais croître l’argent, ô toi le financier.

Passons.

Mais ne passons pas sans nous rappeler que le prêt à intérêt, nommé usure, fut longtemps et interdit et méprisé, pour cette raison aujourd’hui perdue: il fallait que le temps ne soit pas de l’argent! Il fallait garder l’argent à sa place, comme un serviteur ou un esclave. On devait avoir un lieu sans lui. Une vie privée, quoi.

À présent passons, et songeons que cet adage scandaleux a au fond et finalement un sens très acceptable, s’il est pris par métaphore du rapport du temps et de la richesse. Pensons au temps qui produit, qui fait mûrir les récoltes. Au temps qu’il faut à la pensée pour se former, au temps qu’il faut aux idées pour venir et mûrir. Cette durée cruellement nécessaire m’a toujours intrigué et, je l’avoue, continue de me faire souffrir. J’ai bien dû l’admettre, mais encore à contrecœur, et je sens bien la synonymie d’une chose en attente et d’une chose en souffrance. Je voudrais, moi, le maintenant tout de suite. Pourquoi y a-t-il un moment où cela vient et un moment où cela ne vient pas? Pourquoi, demandera-t-on à un chrétien, le Messie est-il ressuscité le troisième jour et pas tout de suite? Quel empêchement? Quoi d’indispensable à ce laps?

Alors je me promène, je prends un bain, je patiente, et lentement la force créatrice met en place les éléments qui feront le livre, le roman, le film. Mais pourquoi lentement!

Révolte ingénue et peu philosophique.

Je sais que c’est avec le temps d’exposition que la peau bronze au soleil. Voilà, tout ce temps de patience pour arriver à ses fins créatrices, c’est comme bronzer. Vivent les jours longs comme une plage au soleil! Pourrait-on dire.

Voilà aussi pourquoi cet infâme adage inepte du temps qui est de l’argent a fini par reprendre son sens, mais seulement métaphorique: le temps fait mûrir et sans lui point d’accès à la richesse.

Comme cela prend du temps d’être fulgurant !

Anecdote de Picasso. À une dame choquée de le voir finir un dessin de grand prix en deux traits de crayon rapides.

LA DAME, indignée

— Mais enfin, ce dessin lui a pris trois minutes, et hop c’est un chef-d’œuvre ?

LE PEINTRE, âgé et roulant les R

— Pas trois minutes, Madame. Trente ans. Trente ans…

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