La voix

Je m’interroge sur la voix. Il y a deux cas manifestes d’intuition littéraire puissante de la voix: un poème de Verlaine (Âme, te souvient-il, au fond du paradis) à son jeune élève et ami Lucien trop tôt mort, et une nouvelle d’Edgar Allan Poe, La vérité sur le cas Valdemar, où une voix d’outre-tombe se fait entendre (et se trouve admirablement décrite) à travers la bouche strictement immobile d’un homme dans l’état de raideur cadavérique. Deux cas de voix pure, ou plutôt de voix elle-même, sans cause articulatoire. Et qui rappellent la tradition hébraïque plusieurs fois attestée dans le corpus biblique de la voix du Père, voix de Dieu, qui se fait entendre également sans cause articulatoire et qui fige, émeut, bouleverse les auditeurs comme un inouï coup de tonnerre.

Voix.

Non pas Parole ou Mot: Voix.

Les Evangiles prolongent cette tradition biblique, lui ont même volé la vedette via l’histoire de l’art de l’occident chrétien, et le cri, ou simplement la voix du Père, au moment du baptême du Christ, résonnant dans les nuées, « Celui-ci est mon fils tout aimé » a été mille fois peint. Car c’est bien, cette voix, le sujet de toutes les représentations picturales du baptême du Christ, de Piero della Francesaca (Londres, National Gallery) à Rubens (Anvers, Musée royal) en passant par celle que je viens de regarder ce matin en visitant l’église du Redentore de Palladio sur la Giudecca de Venise, chapelle collatérale à droite, seizième siècle, ciel bleu clair, nuage clair, Christ demi-immergé, Baptiste en peau de bête, colombe en suspension, corps superbes et, invisible parmi la couleur, emplissant tout: la voix.

Saisissez? Saisissez pas?

J’ai repris le vaporetto, je suis descendu aux Zattere, vue longue et contemplative sur le large canal de la Giudecca sous l’étendue céruléenne du ciel, très semblable au ciel du tableau, et pensée également longue et appuyée sur cette voix. La voix. L’entendrait-on, si on écoutait assez longtemps le silence qui plane au-dessus de Venise? Cette voix est elle un résultat des couleurs? Je veux dire: de la vision et, singulièrement, du langage des couleurs? Blanc ocre brique bleu écume or miroitant et éclats sombes d’éblouissement: ce que je vois.

Le fond du réel, si on a des oreilles pour entendre, serait-il une voix? Immense, sourde, voix constante, disant peut-être un mot, mais à l’absolu ralenti étiré sur des millénaires? Serait-ce voix, d’une manière spéciale, ce qu’on entend, ce que j’entends, là, ici, en général, partout, toujours? Tous les bruits sont-ils écailles couvrant émaillant le grand corps universel d’une Voix?

Chut. Silence.

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