Italo Calvino dans un essai peut-être injustement célèbre définit joliment le classique littéraire comme ce livre qu’on n’est jamais en train de lire, mais de relire… La plaisanterie n’est pas très méchante et plutôt bien vue, nulle personne cultivée, sauf peut-être en Belgique et en Irlande, les deux pays les moins sottement vaniteux du monde, ne déclarant sans un certain déplaisir à 50 ans, par exemple, tiens j’ouvre pour la première fois Homère, c’est fantastique. Ou Proust, ou Stendhal… « Tiens, je suis en train de relire Stendhal, c’est quand même épatant », cela sonne évidemment mieux.
Mais au-delà: Calvino touche un point certain, définitif. Le classique est ce texte littéraire qui souffre la relecture et le retour indéfiniment répété de cette lecture relisante. Voilà l’inusable, voilà le toujours nouveau. Le classique est écrit avec les lettres du phénix. Et c’est pourquoi il est bon que des pléiades d’universitaires le couvrent d’échafaudages et d’appareils en tous genres, et le tournent, tarabiscotent, trahissent, restituent, occultent et révèlent. Torturent, nourrissent. Et qu’on en fasse des traductions bonnes ou faibles jusque dans les langues les plus minoritaires ou éloignées. Don Quichotte à Oulan-Bator. Tintin en araméen. Très bien.
Et si je dis cela, c’est parce que je termine enfin, à 47 ans sonnés, la lecture complète et suivie d’Ulysse de Joyce, et que, pour m’y aider, et aussi par plaisir et curiosité, je consulte en parallèle les mille et une notes de l’édition de la Pléiade, les explications de Nabokov, de sites Internet divers, qui régulièrement me divulgâchent tel événement ou telle interprétation, et font d’emblée de ma lecture une sorte de quasi-relecture, comme celui qui va visiter Florence pour la première fois et qui a lu avant d’entrer dans Santa Maria del Fiore les descriptions de Stendhal et du guide Michelin, ou qui sait en entrant au musée des Offices très exactement, par la quantité d’images vues et par les cartes postales et magnets même vendus sur les marches du musée, à quoi ressemblera la Naissance de Vénus qu’il n’a encore jamais vue en vrai. Et qu’il ne verra jamais — inévitablement, puisque c’est un classique — pour la première fois.
Ainsi le classique devient-il dans la littérature ou dans l’histoire des arts cette chose qu’on ne peut plus découvrir, dont on ne peut plus imaginer qu’elle n’existât pas, ni même qu’à une certaine époque elle n’existait pas en effet. Est classique le texte rétroactif, dont l’origine a disparu ou coïncide mystérieusement avec le langage lui-même. Et c’est parce qu’il n’est plus né, qu’aussi on le qualifie adéquatement d’immortel.
De même que les Chinois appellent leurs livres immortels des classiques grâce à l’adjonction du mot King (comme dans le Tao Te King, le Classique de la Voie et de la Vertu, où Tao signifie la Voie et Te la Vertu ou la Force, et où King signifie Classique ou canonique) j’ajouterai volontiers désormais ce royal monosyllabe clindœillique à mes livres immortels. Avez-vous lu le Macbeth King? Je découvre l’Iliade King: formidable! Je n’avais jamais lu La Chartreuse de Parme King: quel chef-d’œuvre! Etcétéra. Et Voyage au bout de la nuit King? Et La Métamorphose King ? Et Le livre de l’intranquillité King? Et Le gai savoir King! Et les Mémoires King de Casanova! Et le Pantagruel King!
Et Ulysse King.