Un ami réalisateur, grand serviteur de l’image (et doté d’une ressemblance physique étonnante avec le capitaine Haddock), me dit hier soir que le passage de la pellicule au numérique pourrait se comparer au passage de la peinture à l’œuf à la peinture à l’huile. Epoque Renaissance. Pas bête. La comparaison avec l’histoire de la peinture éclaire et ennoblit. La vérité, dit-il aussi, c’est que le cinéma a été et reste beaucoup plus tributaire du théâtre, de la dramatisation, de l’histoire que l’on raconte, que de la peinture et de l’histoire de l’image en général. Ce qui est, ajoute-t-il de plus en plus échauffé, un non-sens, une aliénation, un scandale.
Toutefois, ai-je précisé, la peinture occidentale aussi fut longtemps tributaire du récit. Non? Toute occupée à mettre en images les fables mythologiques et les épisodes sacrés. Les trois quarts du Prado, par exemple, illustrent Ovide et le Nouveau Testament.
Il me répond, à l’américaine: c’est un point. Et d’ailleurs, c’était dommage pour la Peinture.
As-tu lu, lui demandai-je, les Maîtres anciens de Thomas Bernhard?
Je lui posais la question parce que Bernhard, si je me souviens bien, y met en scène un personnage qui regrette également cette servitude de la peinture ancienne aux récits quels qu’ils fussent. Mais le capitaine Haddock est peu lecteur, et ma question, à laquelle il n’avait pas envie de répondre non, fut laissée sans réponse. Il avait vu passer S. B., de la Comédie française, et courait la rejoindre avec une flûte de champagne.
Bien plus tard dans la soirée, puisque heureusement les idées ont leur chemin, leurs rythmes et leur ostinato, il me revient avec ceci: Note que tous les films commencent par un dossier écrit puis un scénario. Cela n’a aucun sens. Il faudrait commencer par former son stock d’images, puis se demander ce qu’on va en faire. Le film (je résume, car il était moins clair à cette heure) devrait ne se faire que dans et avec l’image, jamais avant ou hors de l’image. Il faudrait écrire le scénario avec la caméra, pendant qu’on tourne, et le terminer au montage. Le cinéaste ne devrait jamais travailler hors image. C’est mauvais pour lui, pour le cinéma, pour tout le monde.
Et dans le métro, en rentrant, j’ai pensé à John Cassavetes ou, tiens, oui, aussi à Marcel Hanoun, l’oublié, dont on dit toujours qu’ils tendaient à improviser le scénario pendant le tournage, avec ce que les acteurs leur donnaient. Technique que l’on associe à une improvisation théâtrale. Alors qu’à mieux y réfléchir, ce n’est pas avant tout comparable à un mode de travail théâtral, mais à la volonté de ne pas fabriquer le film en dehors du regard de la caméra et loin du rayonnement de l’image.
Arrivé à la maison, j’ai voulu aussitôt reprendre mes jeux de montage (archives diverses rassemblées un peu au hasard et que je m’amuse à monter et à redialoguer en off). Ce que j’aurais fait si je ne m’étais effondré de sommeil.
