Avant le musée

Très juste notation de Georges Bataille à propos des gens qui ont la mort dans l’âme: leurs yeux font penser à des cigares éteints.

En même temps que je me demande: cela vaut-il la peine de faire la queue pour entrer au musée, tout à l’heure? L’attente, la file aux guichets, les mots oiseux pas à vous adressés des voisins de patience aux goûts différents voire incompatibles, pour aller voir ou rendre visite à trois ou quatre Cézanne dont on n’est pas certain d’atteindre la hauteur. L’évidence résistante aussi que la place des Cézanne ne se trouve absolument pas derrière une barrière de guichets payants.

Cette demi-heure, l’autre jour, pour accéder au guichet payant de l’Agneau mystique des Van Eyk à la cathédrale saint Bavon de Gand. Après que les musées se sont fait passer pour des églises, enfin des temple, enfin des sanctuaires (voir l’architecture), les églises se prennent maintenant pour des musées. Ne comprenant pas ce qu’elles perdent.

Et peut-être, précisément, à cause de tout ce qu’elles ont perdu.

Enfin. Je termine un plat de nouilles à deux rues du musée en lisant, lisottant, des passages de Le Bleu du Ciel, de Bataille.

Tout à l’heure, cette intuition me traversant, une fois de plus, qu’il suffit pour une œuvre littéraire de toute une vie, d’avoir connu le monde un jour. Après ce jour, on est mort à ce monde vu. Y descendre donne froid ou ennuie. Rappelle, tout au plus, tout au mieux.

Vin rosé. Dans un gobelet.

Hier, dans Portrait de l’artiste (1904), jai lu que pour James Joyce la société est un monstre. Pas rien. J’y ai lu aussi que l’ambition alchimique était une des formes du secret de l’auteur d’Ulysse et j’ai pensé qu’à vrai dire, saison en enfer incluse, sa trajectoire d’artiste rappelait celle d’Arthur Rimbaud. Même, quelque chose aussi dans le regard.

Plus qu’une gorgée de rosé. Cellier des Dauphins. Excusez du peu.

Mais si le retour au monde vu n’est plus utile, où se trouve le séjour voulu? Rimbaud l’a dit: dans une demeure environnée de l’orient entier. C’est de là que l’œuvre s’écrit. Et c’est beau!

Y avoir accès, c’est merveilleux. Y rester, un défi permanent. Sirènes économiques sonnant en bas, tentacules onduleux vous captant et entraînant en bas, où vous vous devez, disent-ils, vos meilleurs amis. Voilà. Liberté chérie.

Dette, c’est le mot.

Addition.

Et maintenant: au musée?

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