Journée B

1.

J’étais, par hasard, dans un journée B.

Je lisais Le Bleu du Ciel, de Georges Bataille, assis à la terrasse d’un boulevard, non loin de la Cité de la Musique, et j’avais par les écouteurs dans mes oreilles Explosante fixe de Pierre Boulez. Je ne suis ni fanatique de Bataille, qu’à vrai dire je n’ai jamais lu comme il le faudrait, ni de Boulez, que je n’écoutais là qu’au hasard du titre. « Explosante fixe » est la riche expression qu’André Breton utilise pour qualifier la beauté, la grande, la nécessaire, dans L’Amour fou. Breton, encore un B. Ayant vu je ne sais comment que Boulez avait composé une pièce sous ce titre, je l’avais ajoutée à mes morceaux favoris et elle arrivait parfois, comme ce jour-là, sans prévenir, dans les choix plus ou moins aléatoires de mon application musicale.

Le titre de ce que l’on écoute s’affichant sur l’écran du téléphone, et mon téléphone se trouvant sur le guéridon, mon voisin le vit, comme il avait vu aussi la couverture du livre que je lisais, et il était intervenu:

— Qmmljd. Dijqlmdkj im. Mfk eo dfqiuyz mdiloiu diuey.

Je dus ôter mes écouteurs et je le fis avec mauvaise grâce, pour qu’il voie qu’il m’interrompait. Ce qui le laissait indifférent.

— Pardon? Vous me disiez quelque chose?

— Je disais: Je vois que vous écoutez Boulez, et que vous lisez Bataille.

C’était dit sur un ton de reproche absolument non équivoque. L’individu devant avoir la cinquantaine, il était mince, vêtements délicatement élimés, longues mains fines, nez à leur image, casquette à la Joyce sur la tête. Et l’air d’avoir des idées fixes. Je répondis:

— Oui, en effet.

Le plus platement possible et faisant mine de remettre mes écouteurs comme des bouchons. Son œil me fit penser qu’il désapprouvait aussi les écouteurs et qu’il devait considérer que ces objets modernes, donnant libre cours à l’individualisme forcené d’une époque décidément lamentable, empêchaient les conversations de naître sur les terrasses de café et les rencontres d’avoir lieu.

Bon.

— Un pays qui est livré à des charlatans comme Bataille et Boulez ne peut qu’aller mal. Et vous les additionnez. Vous survivez?

J’étais à mi-chemin de la colère et du rire. Vraiment, ce type m’avait interrompu pour me dire ça?

Je redoute d’engager la conversation avec ce genre d’énergumène. Aussi je ne disais rien. Mais la politesse m’interdisait de me replonger dans mon livre. La bouche entrouverte, la main à mi-hauteur tenant mon écouteur, je restais en suspens.

— Un pays où on est obligé de vénérer Bataille et Boulez, inévitablement, ça falsifie le jugement.

Je remarquais surtout qu’il commençait ses phrases et donc ses pensées, probablement toutes et n’importe lesquelles, par « Un pays où ». Révélateur.

— Mais bien sûr, vous faites ce que vous voulez. Ça ne me regarde pas.

— Ah bon?

Evidemment, je n’étais plus capable de me concentrer et de me replonger dans mes charlatans. Je me disais: comme tout ça est curieux. Il buvait du thé. Faut-il se méfier d’un pays où les gens boivent du thé?

Je ne lui posai pas la question mais la réponse est: peut-être.

2.

Comme jadis les cassettes, il y a face A et face B. Les vinyles, aussi. La musique, en tout cas. Et une heure après l’échange avec le citoyen en veston élimé gris, foulard clair (jaune?) aux couleurs passées, à propos de l’insalubrité (il n’avait peut-être pas tort, après tout) de l’obligation dans les institutions intellectuelles et culturelles françaises d’accorder à Bataille et à Boulez une entière considération, je me trouvai sur la face B de cette rencontre, c’est-à-dire dans la même salle de concert que lui. Je ne le remarquai à vrai dire qu’à l’entracte. Quand je dus me lever pour lui faire passage. Nous occupions la même rangée. Il allait sans doute aux toilettes. Moi pas. Et, un doigt glissé à ma page dans Le Bleu du Ciel, et tenant sur mes genoux mon blouson, je me levais pour laisser passer les gens. Me remarquant, et remarquant mon livre à nouveau, il m’apostropha:

— Décidément, vous êtes mordu!

La politesse me trahit et me fit sourire. J’aurais pu lui faire un croc-en-jambe. Pour se rasseoir, il ne passa pas devant moi, mais probablement par l’autre bout de la rangée.

La première partie du concert (Epigraphes antiques de Debussy orchestrés par J.-Cl. Petit et Orfeo, mélologue de Silvia Colasanti, création) avait été modérément perturbée par les toux soi-disant automnales mais en vérité névrotiques, typiques des salles de concert classique où les gens vont par obligation de classe et par vanité et comme se jetant dans la gueule du loup, puisqu’ils y rencontrent ce qu’au fond ils redoutent le plus: toutes les variétés sublimes du silence). La seconde partie (La jeune fille et la mort de Franz Schubert, adapté pour orchestre par Gustav Mahler, une fort belle surprise) en fut tout infestée. Toux, toux et retoux, non pas tellement plus nombreuses qu’en première partie, mais beaucoup plus proches. Toux d’homme donc et, pour tout dire, dans ma rangée. À gauche. Je me penchai un peu en avant mais ne pus voir. En arrière non plus. Pourtant un timbre de voix se reconnaît dans la toux même. Sûr. Certain. Je sais que c’était lui. Pendant l’allegro, toux; pendant l’andante, toux, toux; entre l’andante et le scherzo, toux; pendant le scherzo, toux et retoux. Dès que s’approchait l’Harmonie sur ses pieds nus et délicats, notre homme toussait. Dès que le silence faisait dans la salle tournoyer ses écharpes vaporeuses, il toussait. Dès que la cheffe d’orchestre, les bras écartés et descendant, mimait de ses mains calmes et bien éclairées par le hasard d’un projecteur la descente des oiseaux de paix, notre homme toussait. Dès que l’orchestre respirait, notre homme s’étouffait. Le haïsseur du silence. Le détestateur de la nudité.

Faut-il prendre le contrepied des goûts d’un homme qui tousse au visage du silence? Sans doute. De retour, à la maison, je ne m’endormis pas que je n’eusse terminé Le Bleu du Ciel. Et Boulez va devenir un compagnon fréquent.

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