Dans le musée

1.

Evidemment, Jean-Baptiste Carpeaux, Maurice-Quentin de La Tour et Houdon ont tout compris. Coup d’œil, sourire et hop, éternité. Retrouvée? Toujours.

Virtuosité? Par accident. Mais puisqu’elle est là…

Mouvement, air, cheveux. Sentez la brise. Elle souffle où elle veut et, où elle souffle, ça vit.

(Ont pris la leçon de Watteau.)

2.

Puis on arrive à Manet, qui a pris la leçon aussi, mais avec un mais. Il fallait à Manet… quoi? Quoi d’autre? La présence nette de Vélasquez et l’étoffe des corps baroques.

Il voulait aussi la sensualité pure des Hollandais. D’où ses verdures absolues vivantes ensorcelleuses.

Il lui fallait sans doute toute l’Europe, toute la peinture, et une vie hors du bien et du mal. Quelle énergie de scandale simple (Olympia, Déjeuner sur l’herbe) et quelle douceur amie dans le visage (Fantin-Latour)! Il lui fallait Titien; il lui fallait Snijders.

3.

Cézanne. Sa leçon. Que suivra Picasso.

Je prends et je rends présent. Avec le pinceau je prends, avec la couleur, et je pose sur la toile ce qui n’a encore jamais existé, ce qui naît maintenant. Car il ne faut pas croire: la baie de Marseille vue de l’Estaque n’existait pas auparavant. Il ne s’agit plus de copier mais de créer vraiment et de toutes pièces. C’est tellement simple. Et dessiner, et peindre, n’ont en fait jamais été autre chose.

Peinture? Couleurs, images? Langage. Et le langage comporte, transporte le réel. Enfin, ces choses. Des hectolitres d’eau de mer par millards, 30 cm x 15 cm, en triangle bleu vert blanc. Et une montagne de cent millions d’années. Là. Et la terre qui la recouvre, et les herbes qui y poussent et accrochent la lumière et balaient la couleur.

Alors voilà la Victoire, sainte pour le moins.

Et le muret.

Et le pont, arcades, toit, champ cultivé, pin noircissant dans l’éclat de l’azur. Et la température. Et les bruits du silence. Et l’éternité, une fois de plus. Pour tous et pour toutes. Victoire encore et encore.

4.

Et c’est ce que Van Gogh sait, lui, incroyable, avant même de savoir dessiner, avant d’apprendre à peindre. Et c’est pour cette raison qu’il entreprend d’apprendre. Et c’est aussitôt, dès les maladresses boraines et bruxelloises, ça qui se passe et se produit. Et qui grandit. Et le dépasse. Et ouvre en lui les vertiges d’une perspective de création totale. De créateur total, je veux dire. Il est, et il a du mal à y croire, beaucoup de mal, l’homme créateur total. Il est l’image vivante de ce qui donne la vie qui ne meurt pas. Et il court après lui-même! Être à la hauteur! Peindre! Peindre! Y arriver! Jamais! Encore! Toujours! Chaque fois! Course, la plus belle, la plus formidable jamais vécue. Totalement dépassé et tiré violemment en avant par la surpuissance de son génie — du génie en lui. La perfection s’exprimant par une main imparfaite! Mais qui le guidait donc?

Alors tout devient épique. La moindre parcelle de lumière, toute particule. Et même ses erreurs instantanément deviennent vérité.

Alors, aussi, bien sûr, contraste avec la prose grise du réel et pesanteur, arrachage douloureux, frictions folie démence frottement stridence. Mais peu de choses que ça, qui meurt.

Incompréhension? Semblant.

D’ailleurs, très vite, universelle acclamation populaire.

Autoportrait: se pourrait-il que je sois Dürer?

Eh bien oui, Vincent.

Laisser un commentaire