— Il y a chez Lartigue comme chez Halsman une étonnante passion pour le bond.
C’était à peu près la phrase qu’avait prononcée cet homme, qui s’appelait Barnabé et qui était barbu (ce rapport nom/aspect m’amusait tant que j’avais du mal à me concentrer sur ses propos). Savant, prof dans une université américaine (pas une des grandes), débarqué quelques jours à Bruxelles pour un colloque et hébergé chez un ami commun. Je ne me rappelais qu’assez imprécisément l’œuvre de Lartigue et de Halsman et même je mis du temps à me souvenir que c’étaient deux photographes. Deux grands photographes, bien sûr. Bon. Or ce Barnabé trouvait chez eux intéressante une certaine passion pour le bond.
Après le repas, je vis qu’il y avait dans la bibliothèque du salon où nous avions pris l’apéritif un gros livre sur le dos duquel se lisait en grandes capitales Halsman, et je compris d’où, tout à l’heure, avait surgi, consciemment ou pas, ce sujet de conversation entre mon ami et ce Barnabé à vrai dire très intéressant. Ils étaient sortis fumer et moi, qui ai arrêté depuis dix ans, j’ai tiré le gros volume de la bibliothèque. Assis dans le divan énorme et moelleux où me dérangeaient néanmoins des poils de chien, j’ai commencé à le feuilleter. Je suis très vite tombé sur les images auxquelles Barnabé faisait assurément allusion tout à l’heure, appartenant à la série Jump, pour laquelle Halsman a fait poser des célébrités de son temps (il y avait là Oppenheimer, Hitchcock, Audrey Hepburn, Marilyn Monroe) et les a captées en train de sauter. Bien sûr.
Plus loin, glissée entre deux pages à la manière d’un signet, oubliée peut-être, il y avait une photographie format carte postale, que je pris et regardai recto-verso. Je rougissais parce qu’elle représentait Vanessa, l’épouse de mon hôte et ami, seins nus et dans une attitude provocante (bouche ouverte). Assise (avachie) sur une chaise, une main posée sur une table couverte d’une nappe à grands carreaux (sans doute une toile cirée). Je n’eus que le temps de la faire disparaître très vite dans le gros volume car les fumeurs étaient tout à coup de retour dans le salon. J’ignorais si mon ami avait eu ou non l’occasion de remarquer mon indiscrétion. L’image privée de Vanessa se trouvait là certainement par hasard, un oubli, et l’album Halsman, à en juger par la poussière, n’avait pas été ouvert depuis un certain temps. S’en souvenait il?
Voyant que j’avais manipulé l’album Halsman, Barnabé (qui travaillait aux States mais était natif de Niort) relança le sujet des bonds et de l’instantané photographique, son dada du moment. J’avais moi-même, jadis, animé un séminaire à l’université de Heidelberg au sujet de la photographie dans ses rapports avec la littérature au dix-neuvième siècle, ce que je rappelai d’une voix absurdement forte, suscitée par mon embarras de ne pas savoir si on m’avait vu ou non regarder sous toutes les coutures la photo de Vanessa seins nus. Je suis timide de nature. J’avais chaud. Je craignais un lapsus linguae imminent, un verre renversé ou une chute complète sur le tapis.
Les idées de Barnabé ne manquaient pas de profondeur. Selon lui, et selon Georges Bataille, qu’il citait brillamment de mémoire, l’instant était l’affirmation de l’être contre la durée. Toute action qui se fait en vue d’un résultat est par nature dépendante d’un avenir et, par là même, subordonnée, servile, et incomplète. Asservie, même. Toute la vie moderne, dans son culte de la productivité, tombe sous le coup de ce jugement et forme une société entièrement esclave. En revanche, l’instant, détaché de tout but et de toute durée, de toute subordination à l’avenir ou à un résultat, constitue le mode d’être du gratuit, du libre, du souverain. L’instantané photographique, tout particulièrement quand il capte un bond, détache le corps bondissant de sa rechute et devient une image d’affranchissement, d’émancipation.
— C’est toute la violence révolutionnaire de Bataille, insistait Barnabé.
Et tandis que mon ami voulait savoir si Lartigue et Halsman étaient conscients de cette interprétation possible de leurs photographies de sauts, Barnabé s’accroupissait et s’emparait du gros volume Halsman que j’avais posé sur la petite table en teck devant le divan, où les coupes et flûtes de l’apéritif traînaient encore. J’intervins:
— Mais vraiment qu’importe! Qu’importe que l’artiste ait ou non prévu l’interprétation que l’on donne à son œuvre! Aucune importance! Aucune!
Étonné par ma soudaine et inhabituelle véhémence, on me regarda. Et je devançai alors Barnabé et m’emparai du volume comme si j’en avais besoin pour prouver mon intempestive affirmation de liberté herméneutique. J’ouvris, dans le même emportement, l’ouvrage à une page éloignée de la photo signet qui y était glissée, démontrant avec une certaine incohérence que le saut, par exemple, là, n’est-ce pas, de Marilyn Monroe, on peut en dire exactement ce qu’on veut, et que l’artiste ne peut être qu’enchanté de l’exercice de la pensée d’autrui sur son travail à lui.
— Car Halsman, dis-je avec enthousiasme, était peut-être bête comme ses pieds et beaucoup moins malin que Barnabé! Alors on y gagne!
Triomphant, je refermai le gros livre dans un clac sonore et me le calai sous le bras, où je le gardai presque jusqu’à la fin de la soirée, feignant de ne pas y songer et de ne pas sentir ses quatre ou cinq kilos.
Il est curieux de constater, d’ailleurs, qu’une masse de quatre ou cinq kilos semble augmenter de poids assez considérablement à mesure que le temps passe, que les muscles se fatiguent et que le sang s’absente des doigts et phalanges de la main. Il n’est pas moins impressionnant de voir comme la pudeur ou une certaine sorte de peur du ridicule est capable aussi de neutraliser la douleur d’un bras et de contraindre un biceps à une endurance insoupçonnée.
Je me rappelle que Barnabé, toujours citant Bataille, définissait l’instant comme un zéro temporel, dont la société moderne est incapable de tenir compte.
Je trouvais ça très beau.
— L’existence non affranchie de l’avenir est, par cette subordination même, asservie à l’angoisse. Et ce, perpétuellement. Ou mieux: à perpétuité.
L’alcool (armagnac à la main) n’avait pas de prise sur son éloquence. Les mots volaient, heureux comme des petits oiseaux, hors de sa barbe hirsute.
— Car seule cette existence gratuite et souveraine, cette fête permanente, force la vie à activer, pardon, à révéler son mode essentiellement miraculeux.
Et tandis que Barnabé atteignait au sublime, l’épouse de mon ami rentra. Elle n’avait pas dîné avec nous, à cause d’un match de hockey. Elle était de retour à présent, charmante dans sa tenue de joueuse avec un numéro dans le dos et des bas montant jusqu’aux genoux, tachés de vert de gazon. Bonsoir Vannessein, dis-je hélas. Sans me corriger, et dans l’espoir qu’on ne s’en soit pas aperçu. Elle nous quitta aussitôt pour aller se doucher, et sa queue de cheval rebondissait tandis qu’elle gravissait l’escalier par petits bonds.