Apéritif

— Incidemment, j’ai appris que Stendhal avait une orthographe plus que défaillante!

Dit-elle.

Elle est prof de lettres dans un lycée français au bout du monde. Les incisives cassées en biseau lui donnent un air d’enfance irrésistible, en plus des deux fossettes qui se creusent généreusement. Et un léger sifflement dans la prononciation des esses. Elle me rappelle la chanteuse Angèle. Je songe que, si c’est à moi à parler bientôt, comme il arrive hélas quand les regards, par un jeu à la fois aléatoire et répondant à un certain équilibre rythmique intuitif des groupes sociaux, s’arrêteront ensemble sur moi, je pourrai ajouter que Voltaire aussi.

Alors j’imagine ces réactions possibles: Quoi? Mais qu’en sait-on? Ou: Quoi? Mais enfin, il faut tenir compte de l’évolution de l’orthographe depuis l’époque. Ou: Ça, ça ne m’étonne pas. Ou: aucune réaction, ma remarque étant venue quand le sujet aurait déjà refroidi.

M’est arrivé souvent.

Bon, on passe à table. Je n’ai rien dû dire. Tant mieux. A côté de qui serai-je assis?

Je repense à ce mot, incidemment, utilisé tout à l’heure par Angèle. Je suis capable de l’employer, je crois à bon escient, mais au fond que signifie-t-il? Par hasard? Sans le faire exprès? Sans qu’on y fût préparé? Sans qu’on l’eût prévu?

Si je passe aux toilettes j’en profiterai pour vérifier ça sur mon téléphone. Merde. Où ai-je mis mon téléphone. Poche droite? Gauche? Manteau? Voiture? Maison?

— Pardon? Ah oui, oui, un petit peu, volontiers, dans ce verre-ci.

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