L’orthographe de Mitia

Tout de même, cette histoire d’orthographe désastreuse de Voltaire et très défaillante aussi de Stendhal me chipote. Toujours dans ma lecture des Frères Karamazov, j’y repense. J’y repense brusquement même, en lisant ce passage (8ème livre, chap. 5 « La décision subite ») où l’aristocratique et violent Mitia, qui vient de mettre une balle dans son pistolet et qui songe à se tuer, s’empare d’un papier et d’une plume, écrit deux lignes, plie le papier en quatre et le glisse dans la poche de son veston. La passion et l’emportement sont à leur comble, il y a du sang, de la folie et du désespoir partout, les extrêmes se touchent, tourbillon, cyclone, il charge son pistolet et envoie un garçon de courses acheter trois caisses et champagne, la liberté sauvage de Mitia embrasse les énergies de la fatalité et dans cette atmosphère tragique, je songe moi, tout à coup, au fait que dans les deux lignes qu’il a écrites sur le papier, le très aristocratique et militaire mais peu éduqué et instruit Mitia ne s’est certainement pas inquiété de l’orthographe.

Drôle de pensée que la mienne a ce moment-là de l’action.

Mais je sais aussi pourquoi. La scène se déroule chez le fonctionnaire Piotr Ilitch, personnage petit-bourgeois totalement dépassé et scandalisé par l’aristocratique détachement de Mitia, prêt aussi bien à tuer qu’à se faire tuer, à s’enivrer qu’à se détruire. Piotr Ilitch en particulier ne peut pas comprendre avec quelle indifférence Mitia traite l’argent, le claque, le laisse traîner, même, sur la table, où le vent menace d’emporter les grands billets de cent roubles. Piotr s’indigne: vous semblez traiter l’argent comme de la crasse.

Eh oui!

Or, ce détachement des valeurs bourgeoises, qui caractérise la noblesse supérieure de Mitia, associée à une sorte de souveraineté sauvage et barbare, libre et donc sans frein, dangereuse, dédaigneuse de toute prudence et amoureuse de la fatalité quelle qu’elle doive être, s’exerce aussi bien vis-à-vis de l’argent que, je l’ai pressenti involontairement en lisant, vis-à-vis de l’orthographe. L’économie comme l’orthographe sont en fait des scrupules moraux de bourgeois. Souffrir pour eux est un vice de petits hommes. Voilà. Cette négligente hauteur vis-à-vis de l’orthographe chez des personnages d’intelligence aussi supérieure que Voltaire ou que Stendhal (maintenant, je songe aussi au Prince de Ligne, et il faudrait qu’un esprit libre fasse une histoire des écrivains dédaigneux de l’orthographe) ne peut choquer que des Piotr Ilitch. Voilà. Voilà.

Alors, j’ajoute quelques lignes au manuscrit de Dostoïevski :

Piotr Ilitch, regardant discrètement (ou plutôt indiscrètement) par dessus l’épaule de Mitia et songeant à part lui que le jeune homme lui prenait de l’encre à plus d’un rouble le flacon, s’étonnait d’une faute d’orthographe aussi énorme dans un message pourtant à ce point important, pathétique et, en quelque sorte, ultime.

Il ne put s’empêcher de tousser.

— Quoi? demanda Mitia, avec plus d’agacement que de curiosité.

— Vous avez écrit punnir, avec deux n.

— Et alors?

— Alors, il n’y en a qu’un!

Dimitri Fiodorovitch Karamazov regarda, étonné, le petit Piotr Ilitch impeccable aux cheveux bien coiffés, à la barbe parfaite, et, incrédule, éclata de rire. Le fonctionnaire ressentit sans en comprendre la raison une profonde humiliation et vit avec une sorte d’effarement comme le jeune aristocrate, totalement indifférent à sa remarque, glissait sans le relire et sans le corriger son papier, son ultime message au genre humain, dans la poche de son veston. Gaiement, Mitia frappa l’épaule de son hôte:

— Viens! Tu aimes le champagne? Tu en as déjà bu? À quinze roubles la bouteille, c’est ce qu’il faut avant de se brûler la cervelle!

Piotr Ilitch le suivit, obéissant plutôt que désireux, et songeant encore à part lui que, à ce prix-là, évidemment, on avait dû le rouler, le pauvre Mitia.

Les deux hommes s’avançaient vers la taverne « A la ville capitale ». Le pistolet dans la ceinture de Mitia brillait sous un rayon de lune.

Laisser un commentaire