Je trouve très belle cette foi des humains dans les nombres. Je dis cela parce que j’accompagne présentement un groupe de touristes à Torcello (un de mes revenus, après mon expulsion de l’université : conférences et visites guidées de haut niveau, public riche, tarif élevé), une des îles de la lagune, où l’on conserve parmi les plus anciens et admirables vestiges de la civilisation vénitienne. Je leur ai expliqué que la cathédrale Santa Maria Assunta, dont nous sortons à peine, a été construite en fonction de règles de proportions extrêmement précises à haute portée symbolique : 108,1 pieds vénitiens de long, 66,7 de large, 54 de haut, pour une nef centrale de 33,3, correspondant au total au fameux nombre d’or. Ça les amuse toujours. Elle aurait été construite autrement qu’ils n’y verraient pas la différence, mais maintenant qu’ils le savent, ils la trouvent plus belle. Le savoir augmente le plaisir. Cette bourgeoise adorable, un carré Hermès noué en fichu, débordant d’aise… Elle ose des visages qu’elle n’a pas dû souvent montrer, bouche ouverte, avec froncement de sourcil quasiment de volupté. Novembre. 13 degrés. Ciel bleu. Nuage en forme de harpe. Avions dans le ciel. Un médecin, avec une candeur qui fait plaisir, vient me demander au fond, de quoi c’est le symbole, le nombre d’or.
Je lui réponds : de l’harmonie, de la perfection.
Normalement, ça suffit. Mais lui :
— Mais encore ?
Il est chauve, sa femme lui a acheté une casquette en tweed spécialement pour le voyage, qui lui va très bien, mais qu’il ne cesse d’ôter et de remettre. Il s’appelle Benoît. Il est cardiologue chirurgien. Ce type, devant moi, a vu souvent des thorax ouverts et a mis ses mains dedans.
Je lui dis : vous êtes prêt pour un peu de philosophie ?
Lui : oui. On est là pour ça, non ?
Étonnante réponse.
Il y a deux écoles dans la science occidentale. Elles ont toutes les deux leur origine dans la pensée grecque antique. D’une part, la pensée positive. Elle est inaugurée par Pythagore, qui considère que la nature est réellement composée de nombres, et que l’étude des nombres est donc une connaissance réelle de la nature. C’est une pensée essentiellement harmonieuse, qui ne voit pas de séparation entre la nature et les opérations de notre cerveau : le calcul est l’expression mentale de l’harmonie réellement présente dans la nature, dans l’univers, dans la matière. Tout se répond. Par la pensée, nous sommes en communion avec tout l’être. Et plus loin nous arrivons dans la perfection de la pensée et de la science, plus intimement nous communions avec la nature. L’autre courant, négatif, est celui illustré par Parménide et surtout son disciple Zénon, qui disait que le calcul est un jeu de l’esprit très joli mais radicalement séparé de la nature. L’intelligence peut faire des maths, ce ne sont jamais que des maths, dont l’application dans la nature est en fait hasardeuse, pleine de malentendus et de limites. Vous connaissez son fameux paradoxe, le paradoxe de Zénon, Achille et la tortue, Achille et la…
Là, on est interrompus. C’est déjà un record d’avoir pu avancer aussi loin.
Je perds mon fil ; le cardiologue me remet sur la voie : il écoutait avec un réel intérêt.
— Vous en étiez au paradoxe d’Achille.
— Ah oui, merci.
Nouvelle interruption.
Je reprends.
Donc, pour Zénon, les mathématiques sont fondamentalement absurdes dans leur rapport à la nature et ne fonctionnent vraiment que dans l’abstraction. S’il est vrai en mathématiques qu’un nombre peut toujours est divisé par deux, alors il faudrait que le plus rapide des guerriers grecs, Achille, poursuivant une tortue, ne l’atteigne jamais, puisque la distance qu’il doit parcourir pour la rejoindre est toujours divisible par deux, et que pour faire un mètre, il doit d’abord faire un demi mètre, mais pour arriver à faire un demi-mètre, il doit d’abord faire un quart de mètre, etcetera, de sorte qu’un millionième, puis un millionième de millionième de mètre sera toujours à parcourir avant d’arriver à toucher le but. C’est drôle.
Le médecin se souvient de cette explication, qui remonte à ses lointaines années d’études, et son visage s’éclaire, comme devant une photo de son enfance.
Zénon, qui était originaire d’Élée, près de la Naples actuelle, en Italie, dis-je encore, a développé le même paradoxe avec une flèche, qui ne pourrait jamais toucher la cible, puisqu’elle a toujours la moitié de la distance qui lui reste à parcourir. Ad vitam aeternam.
C’est sur le long chemin bétonné qui mène à l’arrêt du Vaporetto que tout ceci a été dit. Et puisqu’il y avait dix minutes d’attente, j’ai même pu terminer mon propos. Le docteur restait attentif. Extraordinaire.
Or donc, quand on pense comme Zénon, on est un sceptique, on trouve que l’homme est une chose étrange, mystérieuse, que tout est désespérément hermétique à sa pensée, qu’il est, à cause de sa pensée, le seul être étranger dans la nature. Au contraire, quand on pense comme Pythagore, on est sûr que nous sommes à notre place, que la perfection est dans la nature et que notre pensée est comme une aiguille aimantée, attirée par le beau, le vrai, le bon. Alors voilà, le nombre d’or, si vous voulez, c’est la volonté de construire humainement avec la même harmonie profonde que la nature.
De nos jours, tous les gens qui croient à la science, sont au fond pythagoriciens sans le savoir. Sauf que les vrais pythagoriciens sont passionnés par le savoir, la pensée, la créativité, les mathématiques, et que les gens d’aujourd’hui sont généralement occupés à gaspiller leur temps à gagner de l’argent et à le dépenser. Pardon, je n’aurais pas dû ajouter ça. Du temps de Pythagore, les gens n’étaient pas meilleurs.
Sur le vaporetto bondé, j’ai réalisé que, selon le paradoxe de Zénon, Achille et la flèche ne peuvent même pas démarrer vraiment, puisqu’ils ont toujours un demi centimètre à parcourir avant de faire le premier centimètre, et un demi-demi centimètre avant d’arriver au demi centimètre, etc. Donc Achille est strictement immobile. Il est représenté par Zénon dans l’intention de bouger, mais dans l’impossibilité de le faire. Cette flèche qui ne part pas, ce guerrier grec cloué au sol en dépit de sa volonté et même de sa grande force, ça m’a foutu un coup. J’en avais presque le mal de mer. Je voyais le crâne tantôt couvert et tantôt découvert du grand médecin Benoît et je me rappelais son air joyeux et gai d’avoir retrouvé ce jeu de l’esprit des paradoxes de Zénon, et moi j’étais démoli. Achille, en fait, n’a jamais bougé. C’est affreux. Et c’est tellement vrai.