Il y a, me dit-il ce soir-là, deux économies de récit bien distinctes et différentes. L’une, qui correspond assez largement aux temps anciens jusqu’à la fin du Moyen-Âge et encore à la Renaissance, et qui s’essouffle petit à petit aux Temps modernes pour mourir tout à fait à l’âge Romantique: c’est le récit qui avance sans regarder derrière soi, qui ne cherche pas à créer un ensemble cohérent, un objet complet, mais qui est comme un cours d’eau, qui flue. Ce qui est passé est passé, les éléments nouveaux peuvent arriver à tout moment, on n’a pas besoin d’avoir construit le récit comme une mécanique parfaite où tout est utile, où tout cadre, où tout se correspond. On pourrait dire que c’est un héritage de la tradition orale et des contes: ceux qui écoutent un récit dit à haute voix se laissent bercer et aller comme un bateau sur une onde, ils n’ont pas en main le livre, l’objet, ne remontent pas les pages, ne feuillettent pas en avant, mais vivent le récit seulement au présent de ce qui s’en dit. N’est-ce pas? Voilà, cette forme de récit est une image d’un certain état de la civilisation, où le présent prévaut, tout léger, où le passé n’est pas une fatigue, où l’avenir n’est pas un calcul. J’en prends pour exemple, me dit-il encore, tel roman du Moyen-Âge (pour ne pas le nommer, Le Chevalier de la charrette, de Chrétien de Troyes, douzième siècle français) où l’on voit (mais les exemples pullulent) Lancelot attablé chez un seigneur ami, interrompu par un chevalier impertinent et orgueilleux qui se présente à la porte et le défie: Lancelot se lève de table, revêt ses armes, combat l’autre en un terrible tournoi (chevaux, lances, épées, chevaux morts, poursuite à pied, victoire, le vaincu demandant grâce, grâce accordée à demi sous cette forme: il a le droit de se réarmer et de recommencer le combat, Lancelot s’engageant à ne pas se déplacer). Une femme était arrivée à dos de mule, avait demandé à Lancelot de ne surtout pas faire grâce à cet orgueilleux, ce qui se termine par Lancelot envoyant d’un coup de lame la tête rouler sur le champ. Il la ramasse (par la tresse), la donne à la jeune femme sur sa mule, qui est remplie de joie. Ainsi, le combat est terminé, et Lancelot reprend le repas, là où il l’avait laissé. Et la conversation de table continue. Puis il va dormir. Puis, le lendemain matin, son hôte lui offre un nouveau cheval, et c’est reparti.
L’absence de fatigue de Lancelot, me dit-il encore, qui reprend son repas comme si de rien n’était après l’âpre lutte, est la marque de ce présent perpétuellement frais et libre des récits de ce genre. Le présent n’est pas tributaire du passé, le passé ne pèse pas sur le présent des personnages et du récit. Et c’est ce qui change progressivement en Europe à mesure que l’on quitte la civilisation aristocratique pour entrer dans la société bourgeoise, celle du rendement et de l’utile. Désormais, la liberté du présent ne vaut plus rien et l’on considère les récits anciens comme ridicules ou, dans le meilleur des cas, comme archaïques, car invraisemblables. La vraisemblance est devenue le critère clé, c’est-à-dire la cohérence logique de tous les éléments du récit vus et jugés en coprésence. On veut que le récit soit une mécanique, une machine. Voilà le nouvel ethos du récit, où nous sommes encore. Il est à l’image de notre structure de pensée utilitariste et mécaniste. Scientifique, également. Je ne dis pas, dit-il, que ce serait pire ou mieux ou égal au mode ancien du récit, qui était libre comme l’air au point de paraître parfois avoir été composé par un homme ivre. Ivresse contre raison fermée et autonome. Encore un exemple tiré du même Chevalier de la Charrette: Lancelot voit une femme en train de se faire violer. Elle est nue jusqu’aux genoux et le chevalier qui la force également. Lancelot est mal à l’aise de voir leurs corps nus se frotter ainsi. Alors la femme lui adresse une supplique (elle l’appelle au secours) sous la forme d’un discours long d’un tiers de feuillet. Et Lancelot se décide à l’aider. Mais il voit que la porte est gardée par une dizaine de gaillards en armes. Ce qui signifie, dans le récit, que Lancelot voyait d’abord la scène du viol avec précision et malaise comme s’il était dans la pièce, et que la dame lui parle en effet d’assez près, mais qu’ensuite on s’aperçoit (et Lancelot aussi, peut-être) qu’il était encore hors de la chambre et que la porte était gardée par un bataillon d’hommes en armes. Ces éléments illogiques et, à vrai dire, poétiques, ne posent aucun problème dans le mode ancien de narration. Les points de vues sont multiples, changeants, labiles, glissants, libres. Or c’est précisément ce caractère de gratuité logique (ou de gratuité tout court) qui se démonétise progressivement jusqu’à devenir carrément une faute, un manquement dans le récit bourgeois.
Voici tout ce qu’il m’a dit à propos du récit ce soir-là, du moins autant que je l’ai compris et m’en suis souvenu.
Photo @ Orso-Manuel Picon