C’est marrant. Je suis, en touriste, devant le tombeau de Chateaubriand à Saint-Malo. Et tout à l’heure je lisais les pages de ses Mémoires où il se raconte, jetant (septembre 1833) des regards méditatifs et touristiques sur les tombes du cimetière de Venise. Je vois des oiseaux de mer surgir de derrière la tombe comme s’ils en jaillissaient (le tombeau de Saint-Malo est construit en bord de falaise et l’effet d’optique est très réussi) et lui, Chateaubriand, à Venise, sur l’île cimetière qu’il appelle encore Saint-Christophe et qui de nos jours est rattachée à l’île Saint-Michel, il voit des ossements mêlés de terre, ramenés du sous-sol par la bêche d’un ouvrier fossoyeur. Notamment un crâne où reste une mèche de cheveux dont Chateaubriand dit qu’elle est de même couleur que les siens. Qu’en serait-il, ô auteur des Mémoires d’outre-tombe, si à présent je donnais au bord de la falaise à Saint-Malo un coup de bêche ? À la recherche de ton crâne et d’une mèche de cheveux que je comparerais aux miens ? La dame à côté de moi (à vue de nez, une prof de français — cette profession, qui fut aussi la mienne, se repère) et que je ne connais pas interviendrait, crierait, me frapperait, m’en empêcherait de toutes les manières. Et à la gendarmerie je ne saurais comment m’expliquer. Lesquels de tes restes dorment là, d’ailleurs, François-René ? Des cendres ? Un petit nombre d’os ? Ta première sépulture fut à Paris, n’est-ce pas, et celle-ci te fut donnée plus tard pour exaucer un vœu que tu avais noté un jour quelque part. Quelle réalité de ton corps arriva alors jusqu’ici ?
La vue sur la mer, indiscutablement, séduit. Une mouette ricane, je lui souris, complice. La prof de français habillée tout en vert avec des lunettes bleues s’en va avec ses bâtons de marche et — lit-elle dans les pensées ? —m’adresse un regard, en passant, désapprobateur. Un nuage courbe sur l’horizon navigue entre ciel et mer. C’est marrant.