Neige Venise

C’était en janvier, un lendemain de bora, ce vent sec et froid qui bat parfois la lagune, et il avait neigé pendant la nuit. Spectacle rare et qui dure peu, ce matin-là les toits et même le grand palmier doum du jardinet voisin étaient couverts d’une pellicule grumeleuse resplendissante et tranquille. J’ouvris très vite la fenêtre, comme un enfant. Je me brûlais les yeux sur la blancheur avec délices et jouissais en respirant de mille façons, par à coups, brièvement, en profondeur, vite, lentement, de la netteté d’odeur si typique de l’air après la neige. On dit parfois que le temps s’arrête et l’expression est bien erronée: le temps s’ouvre, au contraire, je dirais même qu’il commence enfin, à ces occasions-là, dégagé des parois étroites du passé et de l’avenir, libre et sans engagement. Il fallait hélas que ce fût ce matin-là que j’avais rendez-vous, moi qui ai en général des matinées tellement libres, avec celui que j’appelais mon ami Matteo, bien que je ne le connusse à peine, l’assistant du conservateur en charge de la section maniériste (de Tintoret à Palma le jeune, principalement) du musée de l’Accademia. Aussi dus-je refermer et la fenêtre et le temps pour une fois ouvert, et je me rendis au pied du pont de bois, où nous avions convenu de nous attendre à 9 heures. Mon ami Matteo s’était emmitouflé comme pour l’ascension de l’Everest. Sa voix me salua. Je continuais de tout percevoir au ralenti et sa salutation était comme un objet sonore brillant et givré traversant le silence trois fois spécial: silence de Venise, silence du froid et silence de la neige. Je sentis alors qu’il fallait absolument que j’abandonne mon état de sensibilité et rentre dans l’état qui permet la communication normale avec nos semblables. Je le saluai en retour, et c’était en même temps dire adieu à l’état poétique.

J’ai chaque jour, quand je quitte l’état poétique du matin, la peur et l’angoisse de ne plus jamais le retrouver. Je me dis qu’à force de le faire passer au second plan dès qu’un autre humain nous interrompt ou nous parle ou qu’une affaire quelconque nous préoccupe, l’état poétique pourrait bien se lasser, et passer comme on dit bien que la chance passe. Il pourrait nous dire: ma porte vous fut ouverte si souvent, et jamais vous n’êtes définitivement rentré, toujours vous avez regardé de l’extérieur et gardé un pied dehors. À présent il est trop tard et cette porte ne s’ouvrira plus jamais.

Dans l’escalier de l’Accademia, où il n’y avait pas encore de visiteurs mais où l’on croisait déjà les employés et le service de sécurité, je me laissai regarder par une statue que j’aime bien. Le rendez-vous commença par un petit café dans le petit bureau de Matteo — bureau partagé avec son collègue absent et où la machine à espresso semblait être l’instrument de travail principal.

Faux. Médisance gratuite.

Il posa ma tasse sur un tas de revues scientifiques et de photocopies surlignées au fluorescent. Il se tenait debout, adossé aux rayonnage de la bibliothèque qui couvrait le mur, et sa tête qui me parlait se profilait sur les œuvres complètes de Benedetto Croce en grosse reliure et lettrage doré.

Selon lui (il me répétait, plus en détail, ce qu’il m’avait expliqué lors de notre conversation au téléphone), les chances que j’avais de mettre la main sur le crâne du Tintoret étaient minimes. …

(À suivre.)

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