L’avantage de ne pas aimer un peintre, me dit-il en parlant de Caillebotte, c’est qu’on n’est pas suspect de l’admirer gratuitement. Et ce dessin, continuait-il en me montrant une image d’un dessin de Caillebotte représentant un badaud mains en poches, tournant le dos au spectateur et observant par devant lui quelque chose qui n’était pas dessiné, est tellement vrai que je ne peux l’ôter de ma mémoire. Note, ajoutait-il encore avec un enthousiasme retenu, comme est juste l’attitude, ces mains enfoncées dans les poches de la vareuse, qui tire sur le bas du dos. Ce regard qu’on ne voit pas et que tout le dessin pourtant fait deviner très exactement: songeur, rêveur, curieux, un peu veule même. Pour moi, me dit-il enfin, ce passant désœuvré s’est arrêté devant un oiseau mort lentement bouffé par une corneille. Tu ne crois pas ?
Pour ma part, très porté à aimer Caillebotte, je surenchérissais: un dessin digne du plus grand (Watteau)! Mais j’étais plutôt enclin à penser que le spectacle où ce rêveur un peu dérangeant laissait traîner sa rêverie devait être, en contrebas, quelque chose comme le déchargement d’une péniche sur un quai. J’entrevoyais même l’objet spécial de la curiosité du badaud: derrière le rideau de la cabine de la péniche, le passage d’une femme.
Après je lui demandai pourquoi décidément il n’aimait pas Caillebotte, mais il a fort vite changé de sujet. Je pense que ma question en effet ne valait pas la peine d’être posée.