Parce qu’il y avait, punaisée à la planche supérieure de mon étagère, un ange de Paul Klee en carte postale (L’Ange de l’étoile, musée de Bâle), elle me disait, en y regardant avec insistance, que ça lui rappelait quelque chose. J’étais agacé, parce qu’elle m’interrompait et me montrait qu’elle ne m’écoutait pas. Je lui expliquais pourtant des choses assez confidentielles et je nous croyais dans un moment d’une certaine intimité. Hélas, comme on se fait des idées. Oui, ça lui rappelait décidément quelque chose, cet ange. J’avais beau lui dire qu’elle l’avait sans doute déjà vu quelque part, au musée ou reproduit sur une affiche, que c’était une image assez célèbre, elle gardait le front plissé et les yeux rejetés vers la mémoire. Je croyais vraiment, et j’en souffrais, que c’était sa manière très ostensible de refuser mes confidences, de ne pas vouloir être mon amie proche, de maintenir la distance. Et pourtant, le lendemain dans la journée elle m’envoie, par WhatsApp, cette photo noir et blanc de Louise Dahl-Wolfe (je l’ai identifiée par après, grâce à Google), de 1947, où une jeune femme (un modèle) déambule seule sur le pont de Brooklyn (elle porte une robe fourreau noire, un collier majestueux de neuf rangs de perles et une coiffe à bord blancs) tandis que par l’effet de perspective les deux arches néogothiques du pont ouvertes sur le ciel se profilent dans son dos comme la suggestion de deux grandes ailes. Et celle qui, je croyais, ne m’écoutait pas la veille, ajoutait ce court message : « Ton ange ».

