Lacan

Dixit, mutatis mutandis, samedi dernier, un convive psychanalyste après dîner, pendant que je m’efforçais d’ouvrir puis de filtrer un antique flacon de Mirabelle dont le bouchon tombait en poussière.

Je recompose.

« Pourquoi je suis lacanien? Je vais essayer de le faire comprendre. Freud a passé la moitié de sa vie et le plus fort de son énergie à mettre au point le jouet dont il s’est ensuite servi pour s’amuser pendant la seconde. Les recherches de Freud sont merveilleuses et ses résultats aussi, en un certain sens, mais le figement de sa pensée en un système (inconscient, ça, moi, surmoi) annula brusquement toute la force créatrice de sa recherche. Freud était comme ces gens qui à vingt ans, forts de leurs aspirations libertaires d’adolescents, ont rejeté toute religion et tout préjugé, pour épouser à cinquante ans une croyance molle. Ou, pour mieux dire, ces gens qui, athées dans leur jeunesse, finissent par se créer vers 40 ans un petit ensemble hétéroclite et veule de croyances d’origine exotique à la fois sans contrainte et sans engagement, mais somme toute rassurantes. Ou encore comme ces militants de gauche et grands lecteurs, qui votent à droite dès que l’argent et le confort sont venus, et qui n’ouvrent à peu près plus aucun livre. Ou encore, car les exemples ne manquent pas, comme ces gens qui passent leur jeunesse à haïr la tyrannie de leurs parents et leur âge adulte à tyranniser leurs enfants. Tout ça pour dire que le figement du système de Freud (et même s’il prétendait qu’il était toujours en mouvement, en changement, c’étaient les mouvements et les changements d’un système figé) est la marque d’une fatigue, d’un besoin de dogme, de transcendance, de religion substitutive, de référence : un ras-le-bol, en définitive, un haut le cœur de liberté. Pour Lacan, Freud fut une lumière et ensuite un prétexte. La recherche de Freud l’a ébloui, ces ténèbres où le Viennois s’est avancé un flambeau à la main: oui, c’était grandiose. C’était une illumination. Ça l’a été pour beaucoup. Mais Freud n’était plus qu’un prétexte pour Lacan lorsqu’il s’est référé à son système. Ce qui intéressait Lacan, c’était les ténèbres, c’est-à-dire la promenade dans les ténèbres. Et le système freudien n’y donnait plus du tout accès. C’était au contraire une manière d’être « retourné dans la caverne » avec un modèle schématique de ce qu’on avait cru percevoir au dehors. Je pense comme Lacan, là-dessus. Vous me direz, si vous êtes freudien ou familier de Freud, que Lacan n’a jamais dit cela, et c’est pourquoi j’explique qu’il a usé de Freud comme d’un prétexte légitimant. Mais à bien regarder ce que Lacan fait du système freudien, on comprend qu’il en détruit au fond tout ce qui est figé, tout ce qui apporte un cadre de référence stable (et donc faux), et qu’il le réduit à être identiquement ténébreux que le milieu qu’il est censé éclairer ou structurer. L’inconscient, dit Lacan, est structuré comme un langage. Et cette phrase, qui est centrale absolument, ne fait rien d’autre que d’évacuer tout le système de Freud pour ne garder, comme matériau opératoire de la psychanalyse, que le langage et seulement lui. Or le langage est sans bords. Lacan seul parmi les suiveurs de Freud a eu ce courage et cette astuce extrêmes de faire de la psychanalyse l’art de replacer la personne dans son lieu véritable: perdue dans l’immensité. Est-ce un service à rendre que de placer quelqu’un au milieu de l’océan sans bords ? Certes oui, quand il s’y trouve déjà, c’est une bonne chose de lui permettre de vivre à l’endroit où il se trouve en vérité. Aucun moyen de se trouver ailleurs. Ailleurs, la recherche est plus facile, mais elle ne peut en aucune façon mener à trouver quoi que ce soit d’authentique.

J’aime ce mot d’esprit, qui nous dit beaucoup: un homme, la nuit, sous un réverbère, cherche quelque chose à quatre pattes. Un passant lui demande: vous avez perdu quelque chose? Mes clés, répond l’homme. Le passant, complaisant, se baisse et se met à chercher lui aussi. Au bout d’un moment, s’impatientant, le passant fait une remarque un peu rhétorique: vous êtes bien certain de les avoir perdues ici? Non, répond l’homme, je les ai perdues là-bas, mais il y fait tout noir, alors qu’ici, avec le réverbère, on voit mieux.

Avec Lacan, on cherche dans le noir, dans le langage, loin des réverbères du système freudien.

Avez-vous des résultats, me demande-t-on souvent d’un air sceptique? Ce sont les confrères freudiens ou ex-lacaniens frustrés qui posent cette question souvent, remplis d’ironie et de venin? Certes, dois-je répondre, je ne vois pas comment on pourrait appeler résultats les trouvailles faites là où on n’a pas perdu ce que l’on cherche.

Et je leur cite alors enfin cette page de Tintin en Amérique où l’on voit un détective rapporter à Tintin, qui a perdu Milou, vingt-cinq chiens différents parmi lesquels Milou ne se trouve pas. Et le détective de lui dire: allez, choisissez votre Milou.

Puis, fatalement, nous nous en retournons dos à dos. »

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