Hier, dîner. Une jeune chercheuse en Histoire de l’art aux cheveux courts en brosse tout excitée parce que, revenant du musée de Francfort, elle avait fait le lien entre deux tableaux qu’apparemment tout séparait : la Vierge de Lucques, de Jan Van Eyck, quinzième siècle, et Le Domaine d’Arnheim de René Magritte, vingtième siècle (faut-il le dire ?), conservé au musée de Bruxelles. Le point commun ?
— Deux œufs !
J’ai mis du temps à comprendre ce « deuzeu ». À l’oral, ce n’était pas si clair.
— Deuzeu sur un muret, deuzeu symboliques et en même temps inexplicables. Est-ce que Magritte connaissait ce tableau de Van Eyck ? Est-ce qu’il s’en souvenait ? Reprend-il intentionnellement ou inconsciemment le motif des deuzeu ?
C’était chez moi. Je monte dans mon bureau chercher un album Magritte pour qu’on se remémore les images. Quand je reviens, la table avait déjà changé de sujet de conversation. Ils avaient, du reste, regardé les images sur le téléphone de Maëlle (le nom de la chercheuse). J’ouvris l’album, je le fis passer de main en main, mais le sujet ne put revenir. Même la chercheuse se contenta, en me rendant le livre, de lever les sourcils (belle lumière dans ses yeux bleus, ses deux yeux bleus — oh mais non, pas bleus tous les deux, un bleu et un vert, yeux vairons!) en s’exclamant de manière conclusive :
— C’est fou, hein !
Mais moi, le lendemain, j’y repense à ces deuzeu et à ces yeux vairons. Qu’est-ce que ça veut dire ?
Les deux œufs, chez Van Eyck, dans un tableau représentant la Vierge et l’enfant, brève réflexion, c’est forcément un symbole de la double nature de l’enfant en question : vrai Dieu et vrai homme, selon l’orthodoxie parfaitement nette du très précis et très intellectuel Van Eyck. Bon. Un seul enfant d’un double œuf, comme un seul regard de deux yeux. À cause de quoi je repense à la lumière du visage et aux yeux de la chercheuse en Histoire de l’art.
Le tableau bien connu de Magritte représente une montagne dont les escarpements prennent la forme d’un aigle aux ailes déployées. A l’avant-plan, sur un muret, deux œufs. Dans une version plus tardive de ce même tableau, Magritte a logé les deux œufs dans un nid.
L’interprétation coutumière voit dans la montagne immense la présence fantomatique de la mère à la fois protectrice et lointaine, et dans les deux œufs de l’avant-plan la fragilité et l’abandon des petits. On sait en effet que Magritte, enfant, a perdu sa maman, et que sa mère, d’avoir disparu, s’est retrouvée partout présente dans sa peinture, par les voies conscientes et inconscientes.
Je réfléchis à un message à envoyer à cette Gaëlle, pardon, Maëlle, que je ne connais à vrai dire pas du tout. Elle accompagnait Vincent, qui est mon neveu, et je la voyais pour la première fois.
Que lui dirais-je, au fond ?
Que les parallélismes d’imagerie en art me fascinent autant qu’elle ?
Un puissant rayon de soleil passe par la fenêtre et fait resplendir un coussin blanc (autrement fort terne) sur le canapé devant moi.
La montagne aigle présence fantasmatique de la mère absente, morte, figée dans la pierre, gigantesque et retenue dans l’immobilité de la mort, absence prenant toute la place. Présence paradoxale. L’aigle, en imagerie héraldique, est féminine. Une aigle.
Le rapport entre les deux tableaux, via les deux œufs, introduit dans l’image de Magritte non pas seulement les œufs de la double nature mais tout le reste du tableau de Van Eyck : c’est-à-dire la présence de la Vierge à l’enfant, de la Mère, immense également chez Van Eyck (emplit tout le tableau, aussi bien que l’aigle féminine dans la composition de Magritte), avec son manteau rouge et son giron comme un trône pour l’enfant homme et dieu. Car c’est bien cela, les enfants, non ? Humains et divins !
Et voilà, pour toujours je verrai la Mère de Dieu de Van Eyck dans la Mère-montagne-Aigle de Magritte, et, plus fort, toujours grâce à cette Maëlle, l’aigle-montagne-mère dans la grande figure de la Vierge de Van Eyck et son gigantesque manteau rouge aux plis dignes d’une montagne.
Je ne sais toujours pas quoi écrire comme message à cette jeune fille. Aux yeux vairons.
Dans le doute, j’écris plutôt à Vincent. Deux lignes. « C’était bon de te revoir hier soir, depuis tout ce temps. Ta compagne Gaëlle est charmante aussi. À la prochaine! » Pas terrible. Ça vaut ce que ça vaut. Et je me suis trompé dans le prénom! Trop tard, c’est envoyé. Et puis j’ai autre chose à faire!
Tilt, réponse quasi instantanée: « Merci à toi cher oncle! C’était super! On n’a pas eu le temps de te dire: nous attendons un enfant! Des bises! »
Sans blague.





