À un mien ami très versé dans l’ésotérisme, la gnose, l’alchimie, les savoirs cabalistiques, et qui me demandait (nous n’étions pas encore amis, nous nous connaissions à peine, et sa question cherchait à me tester, peut-être) quel auteur je lui recommandais dont la lecture pourrait être riche d’apprentissages sur la vraie nature des mystères humains et autres, je répondis, non pas Raymond Roussel ou Gérard de Nerval, dont il avait été question plus tôt dans la soirée, mais, à son grand étonnement, à sa grande déception: Georges Simenon. Je courais le risque de le blesser, s’il s’imaginait que je ne le jugeais pas capable de lectures plus difficiles, ou de me discréditer, s’il pensait que n’en avais pas moi-même de plus apparemment prestigieuses ou avancées dans l’art ou la sagesse.
Depuis dix ans, jamais nous ne sommes revenus sur cette conversation ni n’avons plus parlé ni de Simenon ni même, ou à peine, et presque avec gêne, de littérature. Pourtant, je ne regrette toujours pas cette réponse.
Il m’avait aussi demandé, l’air poli mais sceptique, quel titre en particulier. J’en avais donné un, La Neige était sale, je crois, parce que c’était celui que je venais de terminer. J’avais ajouté: peu importe le livre, mais un ne suffit pas. Il faut en lire six ou sept avant d’entrevoir Simenon. Six ou sept, et il commence à se montrer.
2.
A mon avis, Denis (c’est l’ami en question) n’a pas encore conquis le territoire Simenon et ne connaît pas encore cette joie spéciale d’entrevoir entre les feuillets le passage rapide du géant timide.
Hier je lisais, trouvée dans une boîte à livres du quartier, une édition folio très jaunie des Rescapés du Télémaque. Lecture dévorante et légère, bien entendu. Efficace comme l’acide ou comme le produit magique qui dérouille sans huile de coude. Et ça ne manque pas: on le voit, et même beaucoup, le mystérieux intérieur de Simenon, dans cette histoire aigre-douce et triste de deux jumeaux dont le père s’est fait manger par des naufragés. De même que la touche large d’un Manet peut donner l’impression d’une précision extrême et comparable au pinceau millimétré d’un peintre détailliste, de même la prose elliptique du grand Georges semble en quelques aperçus rapides donner un des plus fascinants portraits psychologiques de la gémellité. Ce Pierre et ce Charles (il faut lire ce roman!) prouvent la parenté profonde de Simenon et de Maupassant.
Mais le plus touchant et le plus vrai dans cette étude de jumeaux, c’est qu’on y sent que, en toute volontaire inconscience, Simenon en parle comme d’une seule et même personne. Et que cette personne n’est autre que lui-même. C’est par la collision, division, réunion, frottement des deux jumeaux (prima materia) que l’opération se travaille, c’est dans l’interstice entre Pierre et Charles que passe, dans Les Rescapés, un rai de la lumière intérieure de Simenon, comme du creuset de l’alchimiste une apparition d’or. C’est pour cette illumination fugace que le livre est lu, et a été écrit. Georges Simenon, quatre cents romans brefs, magnum opus.
3.
Quand on a lu assez Simenon, chacun de ses livres (et bien mieux que Pedigree) est une apparition, certes fugace, de lui-même en vérité. Et les lecteurs de Simenon sont comparables à ces amateurs de forêts qui sans se lasser les parcourent dans les lueurs équivoques de l’aube ou du crépuscule, pour le plaisir toujours vif de la rencontre éclair avec un cerf.