Gris bleu très bleu

Voilà, se disait-il en rentrant chez lui et en refermant la porte, que la couleur de mon tableau change. Ce matin tout le bas en était gris et maintenant, tandis que la porte se referme et que la lumière en éventail balaie le mur, un effet d’atmosphère le rend d’un bleu profond que je ne saurais nommer, une teinte nouvelle, rare, inédite. Peut-être acier ou indigo mais caché dans du noir, quelque chose, se disait-il, qui ressemble à la couleur qu’une seule fois dans ma vie j’ai vue, sur les flots de la mer baltique, si sombre et reflétant pour cette fois (c’était un jour de septembre) un ciel bleu pur.

Or cet instant qu’on aurait dit fugace de la porte se refermant et de l’arc de jour balayant le mur du vestibule où le tableau était accroché depuis des lustres, durait énormément. Et lui laissait le temps d’un nombre en quelque sorte illimité de pensées. Si l’on doit (et ce n’est pas une mauvaise aune) mesurer le temps à la quantité de pensées qu’il laisse éclore, ce laps de deux ou trois secondes durait depuis plusieurs minutes. Et ces secondes agrandies, considérablement, étaient nécessairement celles qui laissaient sur lui des traces, non seulement comme souvenir mais comme expérience, profondes, durables, décisives. Et la couleur du gris mué en un bleu indéfinissable au bas du tableau de son vestibule devenait, là et pour longtemps sinon toujours, en dépit de sa gratuité et de son caractère objectivement insignifiant, un monument de sa vie, une marque des plus profondes dans son existence. Il avait eu encore le temps de sentir comme ce bleu nouveau et sombre l’avait en quelque sorte nourri. Alimenté. Il avait songé à la manne du désert, nourriture – comme la couleur – improbable et néanmoins réelle. Il avait eu le temps de ressentir au fond de lui une forme de gratitude, et de sentir cette gratitude également gagnée par la teinte inouïe de ce bleu révélé dans le gris noir rendu nouveau par le déplacement de la lumière.

Puis en montant les trois marches qui menaient du vestibule au petit couloir qui distribuait la maison, il avait encore eu le temps de se demander, en sachant aussi que s’achevait le grand instant dont il venait de jouir, s’il n’avait pas assisté là à la naissance d’une couleur jamais vue.

Mais aussitôt, comme éclate une bulle de savon qui fut parfaite et irisée, son esprit fut repris par les soucis. De la grâce du moment passé, il ne restait que l’humiliation de n’avoir pas su le retenir.

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