« Tout le monde a des leçons à donner, mais personne n’a de leçons à prendre, de nos jours » avait-elle dit, de sa voix discrète. Et aussi, paraphrasant peut-être involontairement un titre jadis célèbre (Le bonheur dans le crime, Barbey d’A.), elle avait avancé cette idée qui me semblait très juste et qui jugeait notre temps : « le bonheur dans l’erreur ». C’étaient les deux seuls propos que de toute la soirée je l’avais entendue tenir, en dehors des monosyllabes que l’envahissante prolixité des autres lui avait concédés. Elle ne semblait pas en souffrir (quoique). Et chacun, bavard, gonflé d’autorité, lui avait dans la pratique donné raison ce soir-là (c’était vendredi dernier): parler, parler, opiner, affirmer, assurer, revenir, se contredire, insister, parler, parler, hausser le ton — et n’écouter jamais. Ses deux phrases à elle, si courtes, avaient néanmoins surnagé. Elles étaient péremptoires, et même terribles, mais leur force n’apparaissait qu’à la réflexion et dans un second temps (c’est-à-dire que pour beaucoup elle n’apparaîtrait jamais), parce qu’elles avaient été dites avec douceur et comme si elles n’étaient pas adressées à ceux qui l’entouraient. Eux (nous), qui pourtant en étaient aussi bien que tout le monde les cibles. Vendredi soir à la fois vide et bavard, premier barbecue du printemps dans ce jardin qui en a connus beaucoup, sous ces arbres chaque année plus grands et touffus (il faudra se décider un jour à faire venir un élagueur), où les oiseaux n’avaient pas renoncé, malgré le brouhaha, la musique et le mouvement, à faire entendre leur chant du soir.
Elle