Vraiment il faudrait mener une étude approfondie du mot et de la parole comme forces proprement physiques. Toute la troisième partie de Du côté de chez Swann, cette partie intitulée justement « Noms de pays: le nom » (quel titre bizarre et insistant), me paraît, en sous-main, un véritable traité sur le sujet. C’est par métaphore que la force des mots est toujours prise. C’est par métaphore que l’on accepte l’idée que les mots peuvent être percutants. C’est même un truisme. Mais que l’on envisage en lisant Proust (et en se souvenant aussi des théories un peu fumeuses de Florenski) que cette force puisse être réelle et non seulement une image, c’est-à-dire que l’on envisage que le mot n’influence pas la réalité seulement de manière indirecte, après avoir seulement persuadé quelqu’un de modifier cette réalité, mais de façon directe, alors on approchera d’une région assez vertigineuse où la responsabilité de ce que nous disons et écrivons nous grandira extrêmement et où, comprenant aussi beaucoup mieux des écrivains comme Poe, Baudelaire ou Rimbaud, nous sentirons à quel point ces œuvres, ainsi que la littérature en général dans sa forme la plus souhaitée, possèdent une vertu comparable en valeur et en intensité aux puissances nucléaires et sont peut-être, avec toutes celles qui font honneur réellement au langage, les piliers auxquels le genre humain doit de ne s’être pas encore effondré.
Le nom