Autoportrait de Proust

Autoportrait de Marcel Proust

Il y a ce moment très beau, au début de la Recherche, où le narrateur se montre comme en train d’écrire, ou plutôt dans sa rêverie d’avant l’écriture. Il est occupé à nous décrire le clocher de l’église de Combray sous toutes ses coutures, il nous fait sentir combien il est unique, personnel, il nous le montre sous plusieurs angles, dans des éclairages différents, le matin, le midi, le soir. Une vraie obsession du semblable et du pareil, qui me rappelle Claude Monet peignant septante-sept fois sept fois la façade de la cathédrale de Rouen, chaque fois elle-même et neuve dans la nouvelle unique lumière différente. Puis Marcel s’égare (semblant) et par un détour nous raconte qu’un jour, alors qu’il demandait son chemin dans une ville quelconque, un passant lui indique de tourner à gauche, là-bas, à hauteur de tel clocher d’église. Et que, voyant soudain le clocher que le passant lui indique, il tombe (ou plutôt s’élève) dans une rêverie qui l’immobilise à peu près. Le passant aimable, au bout de la rue, se retourne et voit Marcel, qui n’a toujours pas bougé, pas démarré. Marcel sourit, oui, oui, merci. Marcel se dit: il me prend pour un fou, au moins pour un très rêveur, peut-être pour un goujat. Le passant disparaît et Marcel demeure, bouge le moins possible, évitant d déranger l’énorme invisible travail en cours, le mouvement imposant et imperceptible qui est à l’œuvre dans son cerveau ou, comme il dit, dans son cœur: assèchement progressif du déluge de l’oubli, les terres sont regagnées sur l’eau, le souvenir émerge, le temps perdu se retrouve, la mort meurt. Le clocher de cette ville quelconque, par l’effet d’un jeu de lumière, est en train de ressusciter dans son cœur le clocher oublié du Combray de son enfance, et les promenades qui y menaient, et les sensations et les paroles. Toute vie.

Il nous suffit d’imaginer d’autres passants contournant dans la rue cet étranger, ce voyageur immobile et qui gêne le passage sur le trottoir, cette andouille, ce quidam qui sourit aux anges, qui ferme les yeux, qui, le front en arrière, semble humer quelqu’air que nul ne remarque pourtant. Encore un illuminé, un clown, un inutile. Circulez, bon sang, vous voyez pas que vous dérangez, là, planté comme un poteau?

N’oublions pas non plus ce ou ces passants qui auront levé le nez vers le clocher aussi, cherché un instant ce que l’inconnu à moustache et canotier semble y distinguer de tellement intéressant, et auront repris leur chemin un peu vexés de n’avoir rien vu. Lui en voulant, aussi, surtout, sourdement, d’avoir l’air de voir où les autres ne voient rien. Rien du tout.

Même pas que dix pages de la Recherche sont en train, là, en cet instant, sur ce trottoir et dans ce cœur, de devenir possibles.

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